Bruno Barbey | Passages

La parution d'un livre de Bruno Barbey est toujours un bonheur, tant il transmet une insatiable curiosité pour le monde. Passages, publié aux éditions de La Martinière s'inscrit dans le cycle des monographies qui célèbrent les plus grands. Rouge, épais et carré, le beau livre qui paraît en même temps que la rétrospective du même titre montée à la Maison européenne de la photographie reprend la carrière au voyage fondateur de 1962 que le jeune Barbey fait en Italie, tout frais diplômé de l'école de Vevey, constituant un ensemble d'images que Robert Delpire envisage d'éditer dans le sillage du recueil de Robert Frank, " Les Américains". "Les Italiens" attendra quarante ans avant d'être publié aux éditions de La Martinière, révélant une maîtrise précoce de la composition et des émotions, forte de ce regard qui avait convaincu les membres de Magnum d'admettre en 1966 le cadet doué comme un des leurs. 

Aux images et au beau texte de Carole Naggar qui les présente, l'éditeur ajoute le parti pris original de contourner la fastidieuse chronologie pour diviser le volume en cahiers consacrés aux divers pays, de l'Italie à l'Asie des dernières années. Ainsi le Maroc natal tant de fois rejoint, occupe sa place pour une tranche de vues 1972-2013, partageant l'univers du photographe avec d'autres latitudes, la Pologne, le Japon, l'Espagne, Paris et tant d'autres. A parcourir ce gros volume chacun révisera une idée reçue qui voudrait que Barbey soit pour les uns le photographe du Maroc, pour d'autres un nouveau passionné de Chine, pour d'autres encore un familier de la Pologne, de la Turquie, où l'éditeur stambouliote Fotografevi lui a consacre en 2012 le numéro 2 de sa collection Fotocep, juste derrière la figure nationale qu'est le photographe Ara Güler. En réalité Barbey reste le photographe de chacun de ces pays fréquentés, arpentés sans usure, visités avec le même attrait pour ceux qui y vivent, y souffrent et y aiment, pour être enfin restitués avec leur âme, leur culture mais aussi cette sensualité qui s'insinue au hasard des pérégrinations, sur une plage, dans un immeuble futuriste de Tokyo ou sur une route de terre d'Afrique Noire. Images incarnées, à jamais libres des tendances et des genres, des séries obligées, les photographies de Barbey gardent leur vitalité pour habiter chaque page du livre qui s'ancre dans l'Histoire comme il parcourt le monde, ouvrant un chapitre à la haute stature de Charles de Gaulle suivi dans son parrainage de la cinquième République. La guerre a su aussi se faire une place dans l'ouvrage, en s'attribuant elle aussi ses pays, le Vietnam, le Liban, le Cambodge, autant de lieux de souffrance et de mort qui ont forgé la vision d'un photographe que quatre décennies n'ont pas réussi à détourner de la beauté du monde et de l'humanité. 

 

Hervé Le Goff

 

Passages, texte de Carole Naggar, préface de Jean-Luc Monterosso,

384 pages 24 x 37,5 mm, bilingue français-anglais relié, couverture toilée, éditions de La Martinière,  79 €. • Exposition à la Maison européenne de la photographie, 5-7, rue de Fourcy, Paris 4e, accompagnée chaque samedi après-midi de la projection de cinq moyens-métrages de Caroline Thiénot-Barbey, autour de l'œuvre de Bruno Barbey :
 15h : Passages, 2015, 26 minutes, 15h26 : Pologne, foi de l’impossible ( 2015, 20 minutes), 15h46 : Mai 68 (2008, 14 minutes) 16h : Maroc Eternel (2015, 27 minutes)
16h28 : Apocalypse Koweit, (2014, 5 minutes)

 •  Sur le site de Magnum photos, le blog de Bruno Barbey partage son actualité récente, et en particulier l'émouvante vidéo réalisée avec Caroline Thiénot-Barbey sur l'hommage rendu aux victimes des attentats meurtriers du vendredi 13 novembre par une foule d'anonymes.