FRANÇOISE HUGUIER, insolites Séoulites.

Quelques photos en noir et blanc renvoient dans un coin le premier contact avec Séoul, c'était en 1982. Portraits, plutôt personnages en pied, rencontres formelles, on dirait même straight. Grand saut sur 2014-2016, Seoul revue en quatre séjours de plusieurs semaines, dans les entrailles d'une mégapole hypermoderne qui, en prime d'un métro tapissé ce pubs luminescentes de chirurgie esthétique, livre quelques ruelles anciennes, rendues la nuit à la poésie chaude des lampadaires dont l'incandescence se perd dans un enchevêtrement de fils électriques. Décor insolite, surprenant, mais beaucoup moins que les Séoulites aux looks déments, jolis ados lisses, plus blonds qu'à Stockholm, gamines assorties de dentelles et de satins, sorties d'un conte de Lewis Caroll, d'un film de Tim Burton ou de la mise en scène petit Trianon improvisée pour le girls band "La Boum", en français dans le texte.Les vermeils ne sont pas de reste, qui se mettent sur leur trente-et-un pour fréquenter les Colathèques, entendez les bars sans alcool (oui, de Cola sans coca), à bonne tenue garantie et musique Trot héritée de l'occupation japonaise des années vingt. Huguier semble tout à fait à l'aise dans cette société pétrie de confucianisme, obsédée par l'apparence et la réussite du bonheur. En divers espaces dûment cloisonnés et scénographiés, sobrissimes ou gaiement chromo, le carré de Baudoin nous invite à la suivre dans son appétit de ville, ouverte comme un éponge à tout ce qui peut surprendre un occidental, habile comme personne à forcer les consentements : autorisation négociée pour photographier dans l'enceinte très privée des Colathèques. Plus difficile encore, l'immersion dans l'intimité des appartements minuscules d'HLM ou bidonville pour les moins lotis, avec toujours le coup d'œil sur le détail, crucifix plutôt protestant ou coucou sans doute bavarois, mais surtout l'incroyable peuple de doudous agressifs, de peluches fluos, de poupées fluo, barbies nues collectionnées par dizaines, rassemblées autour d'Hello Kitty et Pororo. Ce virtual Séoul, François Huguier nous le fait toucher du doigt  et des yeux, navigant entre les couleurs des coques d'iPhone à paillettes et les visages saisis dans l'intimité de leurs mal-être, cette fois dans la gravité d'un noir-et-blanc argentique. Refus de grandir pour les ados, séniors jaloux de leur charmes entretenus, obligation assimilée de réussir sa vie, Séoul entretient un dialogue permanent avec la mort, avec ce "Pont de la vie" paradoxal pied-de-nez jeté sur la rivière Han, rendez-vous des candidats au suicide que des messages peints tentent de dissuader. À voir absolument, ces stages incroyables en Healing Centers, où vous irez répéter votre fin, sur la panoplie complète de votre portrait mortuaire, de la rédaction de vos dernières volontés, et d'un séjour de 15 minutes en cercueil, sur fond de musique Spa. Sourire ou frémir, on ne ressort jamais tout à fait pareil d'une exposition de Françoise Huguier.

Hervé Le Goff

•Françoise Huguier. Virtual Seoul • Carré de Baudouin, 121 rue de Ménilmontant, Paris 20e, du 7 octobre au 31 décembre 2016, Paris.  • Françoise Huguier. Virtual Seoul. 256 pages 17 x 22,5 cm, Textes additionnels de Patrick Maurus, relié, Actes Sud, 35 euros.