Hervé Le Goff

GÉRARD RONDEAU, son monde à nous

J'avais posé le monde sur ma table…

"J'avais posé le monde sur ma table…" Titre magnifique que renvoyait ce livre, justement posé sur ma table, dans la perspective de rebondir sur cet inventaire d'une course en réflexions, en photographies et en textes, à l'image de ces retours que les écrivains et les hommes d'état appellent Mémoires. Il y a une dédicace, pleine d'amitié, du 12 novembre 2015, même pas un an, mais c'est déjà long pour un livre posé sur une table, quand on le rouvre maintenant qu'il est trop tard, surpris comme tout le monde par la nouvelle d'un cancer foudroyant, de ceux qui fauchent, ne laissant que le temps de souffrir une dernière fois. 

Longtemps le personnage de Gérard Rondeau m'a intimidé, comme tous les esprits brillants qui travaillent et publient beaucoup sans trop communiquer sur eux-mêmes, et qu'on n'ose pas aborder sans motif sérieux. En fait les occasions ne manquaient guère, car je me rends compte avoir plusieurs fois chroniqué l'œuvre à travers ses livres et ses expositions. Je me souviens de celle du Grand Palais en 2006, rétrospective accrochée par Christian Caujolle de dix années d'un travail sporadiquement commandé par la Réunion de Musées nationaux, regard posé sur les lieux, les œuvres qui y passent ou y séjournent, sur ceux qui installent et transportent les pièces, sur ceux qui les regardent et enfin de ceux qui les montrent. On y retrouvait le travail singulier d'un photographe d'abord subjugué par la statuaire momifiée pour le transport, par des pièces sublimes rangées comme des colis ou comme des chevaux de race en boxes, en attendant leur socle ou leur vitrine. Au regard intime sur les œuvres d'un patrimoine universel, Rondeau ajoutait la touche d'humour qui détend toujours les conférences trop sérieuses, comme le regard sur un mollet nu d'un portrait de Picasso posé à même le sol, ou les efforts d'une prof de mercredi singeant une posture devant un groupe d'élèves encore peu convaincus. Un peu plus tard, c'était un recueil de portraits exécutés avec l'humilité de l'artisan quand il approche le beau monde : Paul Bowles, John Cage, Jacques Derrida, Clint Eastwood, Gisèle Freund, Elia Kazan, Jacques Le Goff, Roy Lichtenstein, Alberto Moravia, Charlotte Perriand, Iggy Pop, Martial Raysse, Paul Rebeyrolle, Vladimir Rostropovitch, Antoni Tapies, piochés dans la déclinaison d'une longue liste alphabétique. On cherchait en vain chez Rondeau les tics du style et de la manière. Parfaitement hétéroclite, jusqu'au choix des formats et des finitions, sa galerie de portraits se libérait de la pesante loi de la série qui, à terme, lamine l'inspiration chez l'artiste. Notre unique conversation a eu lieu au vernissage de son exposition à la Maison Européenne de la photographie, le 14 avril 2015, au cours de laquelle il m'avait offert son précieux recueil "Shadows. Au bord de l'ombre". Et maintenant ce dernier livre qui décolle de la table et l'éclaire de la lumière de ceux qu'on a laissé disparaître en pensant qu'il serait toujours temps, alors qu'il fallait prendre le plus que parfait de ce titre de grand voyageur comme une allusion au rivage qu'on doit bien quitter un jour. Tout y est, dans l'apparent désordre qui règne sur la couverture, avec la première perspective en trompe-l'œil d'une table jonchée de papiers, d'étagères accessibles par échelle, le chevauchement de dossiers et de volumes, d'où surgissent deux images images en mystérieux hors-texte.

Hervé Le Goff

• Gérard Rondeau. J'avais posé le monde sur ma table. Textes de Christian Caujolle, Jean Clair, Philippe Dagen, Bernard Frank, Olivier Frébourg, Jean-Paul Kauffmann, Bernard Noël. 288 pages 22x28,5cm, éditions  des Équateurs, broché, 59 €