GILLES MORA, Antebellum

L'Amérique, celle du Nord, Gilles Mora la connaît pour l'avoir longtemps et profondément fréquentée, à travers sa culture et la musique qu'il pratique lui-même au sein de son infatigable groupe de rock. Auteur de livres qui font référence comme "Les Photographes de la FSA" ou "La photographie américaine 1958-1981", éditeur, essayiste, un temps  directeur artistique des Rencontres d'Arles, Mora assure depuis 2010 la programmation du Pavillon populaire que la municipalité de Montpellier a dédié à la photographie. Plus que jamais passeur, l'homme ne cache pas sa préférence pour la période moderne, prise en étau entre les manières pictorialistes et la production contemporaine, offrant en 2012 un magnifique éclairage sur la période Pittsburghienne d'Eugene Smith.

Sur son œuvre personnelle de photographe, Gilles Mora reste plutôt discret, se contentant de participations. On se souvient notamment de l'exposition "Notre Amérique" montée au Forum des Halles en 1991 par Paris Audiovisuel : Mora y côtoyait deux confrères aussi fondus de culture et de contre-culture américaines, Alain Desvergnes et Alain Dister. Voici qu'avec un certain décalage dû à la pudeur de ceux qui ont vocation de montrer le travail des autres, Mora signe un beau livre carré, avec ses propres images et quelques pages d'introduction.

"Antebellum", littéralement "avant la guerre", l'expression désigne dans le contexte américain tout ce qui est resté figé dans une certaine époque,  plus particulièrement les états du Sud. Et même si nous n'osons plus reprendre son équivalent d'"avant-guerre", l'Europe colle encore un peu l'étiquette à ses ex-pays de l'Est. Le livre s'ouvre sur les impressions mitigées de l'auteur quand, au début des années 1970, il s'installe avec sa femme à Jena, Louisiane, pour y vivre et enseigner. Restes d'une ségrégation dans les textes abolie, discret folklore d'un Ku Klux Klan pas tout à fait mort, atmosphère provinciale coton plus que nylon, Mora trouve une Louisiane capable de satisfaire son envie de pénétrer la "survivance d'un monde ancien", de réjouir l'admirateur de Walker Evans et le lecteur de James Agee. Les quelque cent quarante images qui courent entre 1973 et 1990  livrent le décor de ce qui devient dans l'intervalle le New South, sur fond de résistance du Sud profond de jadis. Elles pointent aussi le contraste de ses communautés de noirs pauvres et de petits blancs guère mieux nantis, jaloux de leurs maigres avantages. Aux nombreux portraits pris au gré des rencontres, anonymes conciliants et plutôt joyeux, se joignent, entre autres figures mythiques, le chanteur rockabilly Charles Perkins, la veuve du photographe Ben Shahn, impliqué en son temps dans le programme de la FSA, Eudora Welty, écrivain et bonne photographe, attachée au Sud et à sa ville natale de Jackson, Mississippi ; à Memphis, Tennessee, le jeune Français lâche au grand William Eggleston qu'il n'est pas fan de ses images aux savants tirages couleur. On ne s'étonnera guère, dans cet ouvrage qui ravive un itinéraire ancien en quête d'une époque encore plus lointaine de ne trouver que du noir et blanc. Nulle nostalgie pourtant, et  pas davantage d'hommage, de pastiche ou d' "à la manière de" : Mora s'immerge dans  le Vieux Sud comme dans sa musique, improvisant sur le ton subtil de la réminiscence et de l'émotion.

Hervé Le Goff

Gilles Mora. Antebellum. 176 pages 24x26 cm, 135 photos, relié, éditions Lamaindonne, 35 euros.