Festival des Rencontres de la Photographie d’Arles 2017

Karlheinz Weinberger, « Swiss Rebels »


Du 3 juillet au 24 septembre 2017


Le premier mérite de cette grande exposition posthume est de nous faire découvrir en profondeur le travail du photographe amateur zurichois Karlheinz Weinberger (1921-2006) qui fut longtemps méconnu puisque sa première exposition n'eut lieu qu'en 2000. Elle repose sur un travail approfondi conduit conjointement par François Cheval, pour le commissariat de l’exposition et Patrik Schedler, pour la recherche documentaire, grâce à l’implication sans faille de la galeriste Esther Woerdehoff. Trois ans ont été nécessaires pour, à partir d’un travail d’archive et d’examen méthodique du fond Weinberger, parvenir à reconstruire la globalité de ce photographe hors norme et à en proposer une vision plus complexe que dans les expositions antérieures qui lui ont été consacrées. Ce qui est montré ne se réduit pas à ses photos les plus connues mais retrace, au contraire, les différentes étapes de son engagement et de son écriture photographique exceptionnelle qui construit l’œuvre d’une vie tout en s’inscrivant toujours dans l’esprit du temps.

Karlheinz Weinberger se forme à la photographie dès son adolescence puis, alors qu’il travaille comme magasinier chez Siemens, commence sous le pseudonyme de Jim à publier des photos masculines dans un magazine homosexuel. Il est attiré par les corps au travail des Italiens qui, après la guerre, sont venus en Suisse, pour participer au développement économique du pays. Cela le conduira à voyager en Italie pour photographier les corps de pêcheurs ou de maçons au naturel, sans chercher à les embellir artificiellement. Dans une société profondément protestante, son homosexualité affirmée le pousse à s’intéresser à tous ceux qui sont hors normes, en particulier les jeunes rockers ou bikers et autres rebelles qui, influencés par la culture américaine, forment des bandes, et sont en quête d’une identité qui se construit en réaction au mode de vie bourgeois et s’affirme par des tenues ou des accessoires provocants qui célèbrent le corps. Dès lors sa photographie correspondra à un engagement.

Dans les années soixante, attiré par l’esthétique des communautés qui se rebellent, il va devenir le biographe d’une génération en mouvement beaucoup plus jeune que la sienne. Il ouvre sa porte à des jeunes qui viennent écouter chez lui les nouvelles musiques de l’époque et s’intéresse à la culture qu’ils développent autour des objets et des signes d’identité. À la fin des années soixante, il se tournera vers la communauté hypermasculine des motards qu’il photographiera dans de nombreux rassemblements. Ce monde uniquement masculin où la recherche du plaisir occupe une place importante le conduira à poursuivre son travail photographique autour de la mystique de la fécondité masculine.

N’ayant voyagé hors de Suisse qu’une seule fois, Karlheinz Weinberger a cependant formidablement réussi à accéder à différents mondes autour de lui et à nous donner le sentiment qu’il était intime de toutes ces minorités. Ce que cette exposition inédite – dont certaines installations vidéo peuvent toutefois choquer la sensibilité du jeune public – nous dévoile, c’est le panorama d’une œuvre, non dénuée d’humour, qui trace le portrait d’une Suisse non-conformiste faite de moments de résistance et de plaisir.

Michel Grenié
Juillet 2017, Arles, France