Katharine Cooper

Le printemps d’Alep

Anne Clergue Galerie

 

Disons-le tout de suite, la série « Le printemps d’Alep » de Katharine Cooper exposée à Arles à Anne Clergue Galerie tranche avec les reportages documentaires sur les zones de conflit en Syrie que l’on voit depuis les trop longues années que dure cette guerre. Alep, deuxième ville de Syrie, a été occupée à partir de juillet 2012 et pendant plus de quatre ans par l’État islamique qui en avait fait son bastion. À l’origine de la décision de la photographe de se rendre dans cette ville, il y avait le sentiment que les médias occidentaux dont les unes avaient été faites pendant plusieurs semaines, en 2016, tantôt sur « la chute » tantôt sur « la libération » de cette ville emblématique présentaient une vision pour le moins confuse voire biaisée des choses. Elle a donc décidé de s’y rendre et d’y vivre pendant six semaines, au printemps 2017. Ce qu’elle y découvre alors sont des images débordantes de vie où toutes les communautés n’aspirent qu’à vivre ensemble et retrouver leur vie d’avant. Le parti pris photographique qui est alors le sien est de s’attacher à partager son expérience d’une ville qui renaît, où les habitants reviennent dans leurs maisons et pensent déjà à la reconstruction.

Lorsque Katharine Cooper commente ses photos, on entend un sourire dans sa voix car chacune est l’histoire d’une rencontre qu’elle souhaite partager largement avec nous. Elle qui se veut discrète et n’aime pas être dans la lumière parle avec passion de tous ceux qu’elle a rencontrés et dont elle a partagé le destin pendant quelques semaines. Elle donne le nom de chacun et des morceaux de leurs histoires : le garçon qui vend des amandes vertes dans la rue, le père qui assit dans la rue sur un tabouret devant sa maison tient sa fille dans ses bras, l’adolescent sur son VTT orné du drapeau national, aux éclairages bricolés, et qui regarde crânement l’objectif – c’est la photo qui constitue l’affiche de l’exposition. Autant de héros de la vie ordinaire qui débordent de vie et sont extraordinairement présents dans les clichés qui leur sont consacrés.

Avant de partir en Syrie, elle avait prévu de présenter une tout autre exposition à Arles cet été mais face au sentiment d’urgence qui l’habitait du fait de l’horrible crainte de voir Alep connaître le même destin dramatique que Palmyre, qui après avoir été libérée une première fois a été reprise par l’État islamique, elle a décidé avec le soutien d’Anne Clergue de montrer ces images-là – face à la qualité et à la justesse de cette exposition, on ne leur en tiendra assurément pas rigueur. De plus, elle sait clairement que tous ceux qu’elle a connus là-bas et avec qui elle a gardé le contact via Facebook ou Whatsapp seront fiers de voir les images de leur ville et de leurs vies montrées à Arles. Pour elle, c’est une façon de leur rendre une part de tout ce qu’ils lui ont donné.

Assurément, Katharine Cooper fait partie de ces artistes que l’on a envie de suivre car elle donne le sentiment d’aller à l’essentiel et de partager avec sincérité ce qui la touche. Avec elle, la photographie devient l’accompagnement tout naturel d’un passage de vie.

Michel Grenié


La photographe Katharine Cooper a passé les mois d'avril à mai 2017 à Alep en Syrie. Elle nous livre un témoignage bouleversant à travers sa vision d'une ville meurtrie qui n'a rien perdue de sa douceur et de sa joie de vivre, de ses odeurs et de ses sourires, un message d’espoir, de paix et de dignité.

Anne Clergue Galerie Saison IV- Expo 2 | « Le Printemps d’Alep, Katharine Cooper » Exposition du 5 juillet au 2 septembre 2017, du mardi au samedi de 11h à 13h et de 15h à 19h

Anne Clergue Galerie au 12 Plan de la Cour,13200 Arles, France
+33 689 86 24 02

Le vendredi 07 juillet de 18 à 19h chez Actes Sud, Katharine fera une signature de son livre Peuples persécutés d'Orient, Editions du Rocher.
Le samedi 08 juillet à 18h30 à la Fondation Manuel Rivera Ortiz, rencontre et débat avec Katharine, suivi de la projection Le Siège de Rémy Ourdan.


 

Dès que Katharine Cooper est partie à Alep, à Pâques, je lui ai demandé de me tenir au courant de son voyage, inquiète de la situation si fragile en Syrie, malgré une stabilité qui semblait être revenue.
Régulièrement, je découvrais ses images pleines de vie. Des sourires, des parfums, des fleurs, de l’espoir sur les visages, de la douceur dans les regards. Je voyais cette ville antique revivre avec une intensité époustouflante.
Jour après jour, la décision de présenter ce travail tout frais s’imposait à moi, le Printemps d’Alep, l’espoir retrouvé. J’attendais le retour de Katharine avec impatience. Chaque jour, son arrivée était retardée. Il lui fallait du temps pour vivre la vie des alépins. Du temps pour revenir avec cette histoire sans paroles qui vous transperce avec des images.
Dès son retour, j’ai compris que Katharine avait vécu quelque chose qui n’appartenait qu’à elle. Qu’elle pourrait en partager une partie mais pas la totalité. Que le silence était important. Que les images disaient tout, parfois en couleur, parfois en noir et blanc.
Je découvrais les ruines de cette cité millénaire avec beaucoup d’émotion. J’observais la jeunesse que Katharine avait mise en scène au milieu des ruines, ressemblance étrange avec la série si familière des Saltimbanques de mon père Lucien Clergue. Je comprenais que sans le savoir, Katharine avait fait un voyage initiatique qui la rapprochait de la vérité du monde.Sans le savoir, Katharine est allée chercher l’innocence dans le regard des enfants qui jouent dans les rues qui leur appartiennent ; la fierté dans l’attitude des hommes blessés, la détermination sur les visages des femmes. La détresse n’existe pas à Alep dans le regard de la photographe. Juste le témoignage de ce qui est là, devant nos yeux. Un grand peuple bien vivant qui reconstruit, qui danse, qui fume, et vous invite à boire le thé.

Anne Clergue, juin 2017


Aleppo mon Amour ou Le Printemps d’Alep
23 mai 2017

Invitée par SOS Chrétiens d’Orient, jeune association française qui œuvre pour la réhabilitation des populations orientales affectées en temps de guerres, je suis partie après la libération d’Alep au moment de Pâques pour capturer l’atmosphère de cette ville au sortir des attaques de diverses factions telles Jabhat Al-Nosra, aujourd’hui renommée Fatah al-Cham et Daech.

Incapable de m’arracher à la douceur, la joie de vivre, la richesse et la bonté de cette terre et de ses habitants, mon séjour a duré à six semaines. Dès mon arrivée, je m’attendais à constater la destruction d’une ville ancestrale, à marcher au milieu de rues désertes, à tomber sur des visages fermés...

J’ai rencontré des hommes couverts par la poussière de la reconstruction. Les femmes m’offraient des fraises, des amandes vertes,
et des roses parfumées vendues à chaque coin de rue. J’ai vu des épaves de camions touchés par des mortiers et condamnés à rester immobiles là où ils étaient garés, transformés en boutiques par des marchands qui avaient tout perdu dans les bombardements.

J’ai découvert un peuple non-corrompu, fier, digne, doté d’une hospitalité princière, des femmes et des hommes qui s’arrêtaient dans la rue pour me saluer, moi l’étrangère, pour me dire « bienvenue », des gens promenant leur chien, des enfants portant une pile de pain sur leur tête, léchant une glace... Tout cela dans l’ombre des citronniers, des figuiers, des acacias, des eucalyptus et des palmiers qui ont résisté aux mortiers et aux balles qui les ont souvent traversés... Les alépins, dès qu’ils le peuvent, plantent des arbres, des vignes, des fleurs, dans cette terre rouge. Tout pousse, telle une oasis dans le désert alentour. Une ville plantée d’arbres, une ville remplie de parcs, une ville où les oiseaux chantent. Alep, c’est tout cela et bien plus encore. Alep est une cité d’une indescriptible puissance de vie, une histoire qui vous frappe à chaque pas, la preuve vivante d’une grande civilisation qui vous guide dans ses rues majestueuses bordées de maisons qui vous donne envie de tout quitter et de vous y installer... ! Dans cette ville je me suis sentie débordante de vie, comme si une partie de mon âme s’y était reconnue, comme si chaque cellule de mon corps rajeunissait et respirait pour la première fois. Aleppo mon amour, j’ai versé des larmes lorsque j’ai vu pour la première fois ces ruines qui représentent des millénaires d’histoire : le souk anéanti, vide comme un cimetière, arborant les fantômes du foisonnement d’antan ; la mosquée des Omeyyades criblée de trous ; l’église al-Shibani brulée ; de superbes villas éventrées, ouvertes aux yeux des curieux, des tableaux accrochés aux murs, délavés par les éléments... A côté de ce désastre, le réconfort s’est imposé sous la forme d’êtres inoubliables profondément humains que j’y ai rencontrés: la propriétaire du grand Hôtel Baron qui a vu passer sous son toit rois, diplomates et artistes, et qui reçoit maintenant assise sur une chaise en plastique, toujours avec autant de grâce, son collier de perles autour du cou ; l’étudiant qui dévore des livres en trois langues et avoue avoir un faible pour les rousses ; le jeune infirmier dont le père est en prison et qui vit chez sa grand-mère depuis la mort de sa mère ; la famille de musulmans sunnites dont la mère est la personne la plus pieuse que j’ai jamais rencontré, et qui ne porte pas le « hijab »...

On m’avait souvent dit qu’à Alep, la cuisine était la meilleure de toute la Syrie. J’y ai goûté beaucoup de ses spécialités : fleur d’oranger et eau de rose, biscuits fourrés à la figue, confiture de pétales de roses, thym frais mariné dans l’huile d’olive, fromages frais, zaatar, jus de raisin aigre pour assaisonner les salades, lemon nana (une boisson à base de citron et de menthe fraîche) servie glacée avec du sel ou du sucre, légumes et fruits d’une saveur exquise, olives gorgées de soleil, fruits secs somptueux sans oublier les meilleures glaces et sorbets du monde au goût légèrement fumé !

Aleppo mon amour, tu m’as possédée corps et âme. Je bouillonne de rage à l’idée que nous, l’Occident, ayons pu contribuer à ta destruction à cause de notre inertie! Si vous pensez que les syriens sont un peuple entravé, allez là-bas voir par vous-même ! À Alep je me suis sentie libre !

À Alep, les filles portent de petits hauts qui laissent voir leurs épaules, certaines portent l’hijab et personne ne les juge ni les unes ni les autres ! Certes, le mariage civil n’existe pas, certes, il n’y a pas de droits pour les homosexuels. Mais cela vaut il une guerre et la perte massive de vies ? L’économie syrienne est détruite et pourtant cela n’effacera jamais le sourire de ces hommes, de ces soldats qui continueront à faire pousser des fleurs dans des pneus remplis de terre aux check-points. Personne ne pourra jamais tuer l’âme syrienne, l’âme d’Alep.
Inoubliable Alep.
Aleppo mon amour.

Katharine Cooper