Rencontres de photographie d'Arles

LIU Silin ou l'art de l'inscruste

I'm everywhere, Atelier de la mécanique, Arles

Très tôt dans l’histoire du Parti communiste chinois, la photographie a joué un rôle essentiel dans la propagande. Les photographes avaient pour tâche d’enregistrer et de construire la geste de la réussite du Parti communiste. Mais lorsque, du fait des décisions du président Mao, un personnage politique de premier plan tombait en disgrâce ou était accusé de trahison, il était mis en détention voire supprimé physiquement et une armée de petites mains l’éliminaient aussitôt scrupuleusement de tous les clichés. C’est le destin que connurent Lin Biao, Peng Dehuai ou Peng Zhen durant la Révolution culturelle mais on a retrouvé la trace de photographies datant des années trente et quarante qui furent également l'objet de ce type d’effacement.

C’est dire si le travail de la jeune photographe chinoise LIU Silin, née en 1990, qui l’an dernier a été lauréate du «  Prix découverte  » du festival international Arles x Jimei et dont le travail «  I’m everywhere »  (je suis partout) est, à ce titre, exposé dans la catégorie « émergence » cette année aux rencontres photographiques d’Arles, peut être décodé comme un clin d’œil à l’histoire. En effet, elle part de personnalités historiques connues tant en Chine que dans le reste du monde et qu’elle respecte énormément, (John F. Kennedy, Winston Churchill, Marilyn Monroe, Martin Luther King, Pablo Picasso, Charlie Chaplin, Andy Warhol, Lady Di, Simone de Beauvoir…) pour télécharger sur la toile des photos emblématiques d’elles, puis elle retouche ces clichés pour s’y incruster elle-même avec des tenues et des mises en scène particulièrement bien choisies. C’est ainsi que regrettant l’absence de femme sur le cliché officiel de la fondation de la République populaire de Chine, le 1er  octobre 1949, l’artiste s’autorise le luxe de revisiter ce moment d’histoire en s’y ajoutant au côté du président Mao. Ou bien, à la cérémonie de remise des oscars de Grace Kelly, on la voit en tenue de soirée rire aux éclats avec la star dans un moment de grand bonheur et de complicité. Ces manipulations bousculent le principe de la photographie comme enregistrement de la vérité sur lequel l’autorité politique s’est appuyée depuis des décennies. De plus, en réinsérant ensuite sur la toile ces clichés ainsi modifiés, LIU Silin assume le risque qu’un public trop crédule interprète comme un fait véridique ce qui ne résulte que de sa facétie d’artiste et de sa volonté de trouver le moyen d’établir, aujourd’hui, une relation particulière avec toutes ces personnes qui sont des icônes d’un passé qui sinon lui aurait été à jamais inaccessible.

Dans une série complémentaire, LIU Silin utilise comme matériau de départ des portraits de personnes plus ou moins célèbres trouvés en ligne puis, grâce à une application, elle les mélange avec son propre portrait. Sont ainsi créés des avatars avec lesquels elle s’invente une forme évidente de proximité. Une fois réintroduits sur la toile, ces portraits pourront être interprétés par d’autres internautes comme des portraits authentiques.

Toutes ces expérimentations qui partent de photographies originales pour aboutir, grâce à des performances et à la retouche d’image, à de nouvelles photographies interrogent sur la nature même du statut de ce que montre une photographie. Qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui est faux dans une photographie et dans la vie ? Qu’est-elle le statut de ce que nous trouvons ou mettons en ligne ou sur les réseaux sociaux ? Où est la part de fiction, où est la part de vérité ? En s’amusant ainsi à brouiller les pistes, LIU Silin rend possible de nouvelles rencontres qui enrichissent sa vie et modifient, de ce fait, son destin. Ses explorations nous rappellent qu’un artiste est d’abord quelqu’un qui, par sa façon de s’interroger, sait être contemporain de ce qui constitue son époque.

Michel Grenié


 

Silin Liu, I'm everywhere
Atelier de la mécanique, Arles, Rencontres de photographie d'Arles
3 juillet - 27 août 2017 | 10h00 - 19h30