Rencontres de la photographie Arles 2017

Mickael Wolf | La vie dans les villes

Église des Frères prêcheurs

Assurément cette exposition est l’une des plus enthousiasmantes du cru 2017 des Rencontres photographiques d’Arles. Tout concourt à sa réussite. En premier lieu, le choix de l’église des Frères prêcheurs qui du fait de sa surface et de ses hautes baies donne du volume et de l’ampleur à ce qui est montré. Quoi de plus saisissant qu’une église gothique désaffectée du XVe siècle pour aborder la thématique de « La vie dans les villes » ? Ainsi, pierres d’hier et photographies de façades d’aujourd’hui se font face. Dès que le visiteur franchit le porche de ce lieu, il ne peut que constater qu’il lui est impossible d’un seul regard d’embrasser l’ensemble de l’exposition. Le temps de descendre quelques marches, il lui faut décider dans quelle direction orienter ses pas. Ce premier contact tranche avec les circulations parfois peu lisibles –  et dont certaines « écrasent » un peu les œuvres accrochées – proposées cette année dans les halles des Ateliers. Cela nous rappelle d’emblée qu’une bonne façon de se préparer à la réception d'une œuvre, c’est d’abord d’aller physiquement à sa rencontre.
Le second point tout aussi remarquable est lié à la qualité visuelle exceptionnelle du travail de Mickael Wolf qui restitue à travers une grande diversité de regards ce qu’il a observé, avec créativité et poésie, dans de grandes métropoles comme Tokyo, Hong Kong, Chicago ou Paris. Ce photographe allemand qui réside à Hong Kong, après avoir commencé sa carrière comme photojournaliste, a parfaitement réussi, depuis le début des années 2000, à donner une dimension visuelle et esthétique à ses images. De chaque ville, il nous restitue une expérience unique pleine de justesse et d’authenticité.
Enfin, le dernier point, tout particulièrement réussi est la scénographie de cette exposition qui tire pleinement parti de ce lieu et qui est assurée par Roland Buschmann dans le cadre d’un commissariat de Win Van Sinderen. Elle permet de suivre l’évolution de l’artiste à travers des séries ou des installations constituées au cours des vingt dernières années et qui ont toutes en commun d’aborder la question de la place et des traces singulières des hommes dans le monde urbain en donnant à l’ensemble une forte cohérence qui facilite l’approche de ce qui est exposé.
La nef accueille dans toutes sa profondeur des installations de grande taille de la série Architecture of Density suspendues à des filins d’acier qui montrent la verticalité et la densité écrasantes des immeubles de Hong Kong qui sous l’œil du photographe se transforment en abstractions visuelles imposantes auxquelles on ne peut échapper tandis que dans les chapelles latérales sont présentées des séries aux narrations plus personnelles ou intimistes liées à des personnages photographiés dans le quotidien de leur environnement urbain.
La plupart des visiteurs sont en premier saisis par l’installation The Real Toy Story (2004) qui occupe toute la largeur du chœur et est composée de 20 000 jouets en plastique fabriqués en Chine collectés par le photographe et au milieu desquels il a accroché des portraits d’ouvriers d’usines de jouets chinoises qui montrent, avec beaucoup d’attention et de respect, l’envers de la mondialisation. Pour autant – sans doute faut-il y voir l’effet des années que j’ai moi-même passées en Chine durant lesquelles j’ai visité beaucoup d’usines – , ce n’est pas cette installation qui m’a paru la plus intéressante. Même si on comprend en la regardant que Mickael Wolf aime collectionner certains objets qui sont autant de traces de vies qu’il accumule pour les faire dialoguer avec ses photographies, il y manque, à mon goût, la narration très personnelle et ironique qui est la marque de l’auteur que l’on retrouve avec joie dans toutes ses autres séries et installations présentées ici. La dénonciation de l’esprit de consommation de nos sociétés urbaines mondialisées paraît quelque peu décalée et un peu superficielle par rapport à la façon très personnelle et très originale qu'a l’auteur d’aborder des sujets liés à la ville dans le reste de l’exposition. Mais ce léger reproche n’est rien en regard de la réussite de l’ensemble.
Mickael Wolf a une façon qui lui est propre de raconter des histoires et de nous y plonger. À travers tels ou tels détails touchants, on ressent toujours le respect et la proximité du regard du photographe ainsi que son attachement à la capturer la fragilité de scènes de vie ordinaires en interrogeant nos modes de vie urbains.
Lorsqu’il surprend, depuis les quais, les visages des passagers du métro de Tokyo écrasés sur les vitres aux heures de pointe, on se fait à notre tour voyeur et l’on ressent aussitôt l’inconfort de ces moments d’intimité volée auxquelles les voyageurs ne peuvent échapper.
Lorsque l’on s’avance dans un espace de 3 mètres sur 3, aménagé sur le côté de la nef, pour découvrir les clichés de personnes âgées photographiés de face dans les logements sociaux de Hong Kong qu’elles habitent et qui ont exactement cette dimension, on est happé à notre tour par la multitude de détails et d’objets qui sont les signes de toutes ces vies singulières au-devant desquelles il est allé. Et parce que Mickael Wolf est très attentif, très proche et très respectueux de ceux qu’il photographie, on pénètre sans gêne dans ces intérieurs exigus à la diversité fascinante constitués d’une pièce unique où vivre, manger, se distraire et dormir.
Quand il renouvelle complètement notre vision de Paris en se hissant en haut d’immeubles pour nous faire découvrir des images très graphiques, quasi abstraites, des murs et toits parisiens qui forment des aplats de couleur au milieu de forêts de cheminées dressées vers le ciel, on a envie de le remercier de nous avoir menés jusque-là pour que notre regard s’ouvre et prenne de l’altitude.
Lorsque se rendant à Chicago pour une de ses expositions, il photographie des immeubles de verre avec un grand téléobjectif pour d’un autre immeuble surprendre d’étage en étage et d’appartement en apparemment des scènes de vie ordinaires qui pour autant ne livreront pas tous leurs secrets, il nous pousse à scruter les détails qui font de chaque appartement un théâtre où se joue une pièce particulière.
Lorsqu’il nous présente l’installation ou les photographies d’objets hétéroclites récoltés au cours de ses déambulations dans les rues de Hong Kong ou bien des sièges collectés dans les rues du vieux Pékin qui sont les traces d’utilisations sociales de l’espace public en voie de disparition du fait d’une urbanisation massive, il nous invite, à travers l’attention portée aux caractéristiques propres de chacun de ces objets à nous intéresser à l’histoire de leurs possesseurs ainsi qu’à la perméabilité entre espaces privés et publics.
Mickael Wolf utilise la photographie comme un sociologue ses techniques d’enquête pour mieux saisir les enjeux de ce qui se passe. Les petites histoires illustrent la grande Histoire. Son travail parle tout à la fois du présent de vies particulières dans tel ou tel pays mais aussi de situations universelles auxquelles nous nous identifions facilement. C’est sans doute pour cela que ses photographies sont fortes et très actuelles. Indubitablement, même si le photographe dénonce l’univers oppressant de ces villes, il reste extrêmement fasciné par ce qu’il s’y passe et par la poésie que l’on peut y trouver. C’est cette fascination positive, enthousiaste et pleine d’humanité qu’il partage avec les visiteurs. Lorsque vient le temps de ressortir de cette rétrospective qui ravira tous les publics, on se demande encore si par mégarde on n’aurait pas oublié de regarder, ici ou là, le contenu d’une chapelle ou d’une absidiole afin de prolonger un peu plus cette formidable expérience du regard tant elle est enrichissante et rafraîchissante.
Michel Grenié

 

Mickael Wolf LA VIE DANS LES VILLES
Rencontres de la photographie 
Église des Frères prêcheurs, Arles
3 juillet - 27 août
10h00 - 19h30