RENCONTRE AVEC BERNARD PLOSSU

Peut-être ? Ai-je voyagé sans mon appareil photo...

Appareil photo autour du cou, Bernard Plossu photographie comme il respire. Le photographe se moque d'être à la mode ; il se sent libre, non redevable de suivre une tendance imposée. Il ne cherche pas à plaire. Plossu est insaisissable, rebelle.

On découvre à Vannes pour la première édition du festival Ailleurs des images inédites issues du mythique périple américain. Entre photographie mexicaine et portrait de la génération hippie, on ressent un regard curieux et bienveillant sur une société en changement. Bernard Plossu pose sa caméra au cœur du mouvement. On se laisse embarquer avec lui dans une voiture où est écrit Peace. Photographe de l’intime, il pose un regard doux et puissant sur une société en crise, en marche vers une révolution, une utopie libertaire où la création artistique riche marquera plusieurs générations. Son écriture photographique toujours en mouvement, révèle une curiosité insatiable.  

Dans les rues de Vannes, il s’arrête fréquemment pour capturer cette lumière si différente de celle qu'il connaît à La Ciotat. Après « une dernière photo pour la route », et de retour à l‘hôtel Oceania à Vannes, nous l‘interrogeons :

Est-ce que tu voyagerais sans appareil photo ?

Oui, bien sûr, parce que même sans appareil, les photos, je les vois. Donc, cela m'arrive de temps en temps. C'est rare, mais ce n'est pas important de les prendre. Ce qui est important c'est de les voir. Le plaisir de voir le résultat après, c'est de vérifier si cela marche. Mais le grand moment, c'est de voir quelque chose. Je veux dire : il y a un moment –lorsqu’on est ce genre de photographe que je suis–, où tu vois tout le temps comme si tu avais un appareil de photo. Mais –insiste Bernard Plossu–, c’est tout le temps ! Là, j'ai trois photos dans l'œil : La fleur blanche, la marque là-bas je les ai vues en rentrant. Le petit pot de fleurs en ombre. Je ne les faits pas parce que je sens que ce sont pas des grandes. Mais cela peut se résumer à une petite phrase courte : « On ne peut plus ne pas voir, à partir d'un certain moment ». Dans le genre de photographie que je pratique, je ne suis vraiment pas dans le genre sélectif. C'est-à-dire qu'une fois que [le photographe] a fait la photo, il s'arrête. D'ailleurs on le voit sur mes planches-contacts, il peut aussi y avoir une lampe –la nuit lorsque que je me réveille–. Tout d'un coup, il y a une ombre fabuleuse d'une lampe, et les six vues d'après c'est dans la rue : une moto qui arrive à toute vitesse. Donc, [des photos] y en a tout le temps. Alors, mon histoire c'est de gérer ce « tout le temps » en différentes histoires, en différentes séries, et le Nikkormat est au service de tout cela.

Il y a tous ces clichés. : la prolongation de l'œil ou encore « écrire avec la lumière » de Dieuzaide. Il y toute l’histoire de la photo, on en reparlera… Mais je pourrais voyager sans appareil. De toute façon, connaissant les photographes comme je les connais, c'est très fréquent qu'ils s'énervent en disant : « J’ai raté la photo, j’ai raté la meilleure photo ! » J’en ai beaucoup ratées. « C’était celle-là la bonne, et je ne l'ai pas eu. » 

Je suis en train de réfléchir si j'ai voyagé sans appareil… Sûrement, cela m'est arrivé. Oui, mais enfin… c'est plutôt le contraire qui est vrai. C'est plutôt avec l'appareil tout le temps !

J'ai par contre arrêté les Instamatic, les appareils jetables. C'est pour une raison simple il n'y en a plus, il n’y a plus les petites cassettes Instamatic. Avec le Nikkormat, je fais la même chose. L'avantages du Nikkormat sur les appareils jetables, c'est que je peux faire des photos de la nuit. Avec les autres, je ne peux pas. 

Je suis en train de réfléchir s'il y a eu des voyages sans appareil...

Oui, il y a eu des moments sans appareil. Il y a eu un moment au Caire. Lors de la première photo que j'ai faite au Caire en débarquant de l'avion, un militaire m'a arrêté. Donc, j'ai un peu arrêté de faire des photos au Caire. Temporairement. Mais je me suis je me suis remis en revenant au Caire. Mais c'est pour ça que j'ai très peu de photos du Caire par rapport aux photos d'Egypte. Le soldat était très sérieux : les mains en l'air. Là, j'ai bougé assez vite. J'ai enlevé la bobine. Je l'ai donnée et je suis parti avant qu'il puisse m'embêter davantage.
Par contre, cela me fait penser à autre chose : j’adore photographier dans les musées. À l'époque, tu n'avais pas le droit d'entrer un appareil dans les musées. Et au musée du Caire, on m'avait forcé à mettre mon appareil dans un placard. En premier, je n'aime pas ça, de me sentir sans appareil. Car dans les musées, il y a toujours des angles qui sont très intéressants. Et de deux : je n'aime pas laisser mon appareil photo en dépôt. Cela fait une drôle d'impression.

Autrement, si, cela a dû m’arriver…

L'autre chose inhérente à ce genre de photo c'est d'avoir ce qu'il te faut comme drogue. C’est-à-dire, assez de film. Parce qu’on est complètement drogués, les photographes. Alors, je calcule. À Vannes, je suis venu avec six rouleaux. Hier, j'en ai fait deux, avant-hier j'en ai fait deux. Je calcule. Mais par exemple, une fois que j'aurais quitté la gare de Vannes en prenant le TGV pour Paris, je vais ranger l'appareil dans mon sac. Alors, je le roule dans mon pyjama. Parce qu'il y a rien de mieux en finesse pour protéger l’appareil dans mon pyjama. Cela vaut tous les sacs de cuir du monde.

Je suis tout le temps en photographie. Je n’en sort pas même si je ne fais pas de photo. Je suis tout le temps en état de voir. Cela devient une telle habitude. 

Regarde : en deux secondes la lumière a bougé sur la colonne. 

Je suis tout le temps en état de voir, même si je ne fais pas de photographies. Faire ou ne pas faire la photo, c’est l’âge qui t’apprend à faire le bon choix. Avec les années ce qui m’intéresse c’est les gens qui me font rire, et non pas la sagesse. La forme suprême de l’intelligence, c’est l’humour, très difficile à rendre en photo.
Ce qui se passe en photo comme en danse, c’est un art du corps, un ballet de rapprochement, d’éloignement. Le corps qui s’éloigne, se rapproche, la rapidité du mouvement qui n’est pas seulement liée à l’œil.

Mon maître est Édouard Boubat. J’ai toujours aimé sa grâce et sa sensualité en photographiant.

Propos recueilli par Didier de Faÿs et Julia Boursinhac, Vannes avril 2017.