Duan Yuting et François Cheval

Un festival s'ouvre à la collection

Le musée de la photographie de Lianzhou

Lorsque le festival de photographie international de Lianzhou a été créé en 2005 par Van Chan, Duan Yuting et Alain Jullien, dans cette ville historique de taille modeste située à trois heures de route au nord de Canton, en dehors des voies du boom économiques, le motif principal des autorités était de développer la réputation de leur ville à l’échelon national et international. Pour se différencier des festivals existants, tel celui de Pingyao qui visait à être la plus grande manifestation photographique de Chine tant par le nombre de photographes que par celui de photographies exposés, les organisateurs firent d’emblée le choix de privilégier la qualité en accordant une place importante au travail des commissaires artistiques. C’est ainsi qu’à chaque édition, deux ou trois commissaires d’exposition chinois et étrangers invités articulent, autour d’une thématique originale, une programmation qui associe des photographes contemporains chinois et étrangers. Ce principe permet non seulement d’ausculter avec précision les changements qui affectent la société chinoise et le monde contemporain et dont la photographie est le révélateur privilégié, mais aussi d’explorer les usages les plus récents de la photographie et de s’interroger sur la place de ce médium à l’ère de la révolution numérique tout en abordant les pratiques scénographiques les plus récentes. Autant dire que ce festival ne ressemble pas à ceux qui se contentent d’expositions traditionnelles car il ne fait pas l’impasse sur les modifications qui affectent la nature même du médium et la façon de montrer ce dernier. Dans un contexte chinois où pendant longtemps la vertu principale de l’image était de servir de support à la propagande ou, à défaut, de s’extasier sur de belles fleurs, de magnifiques animaux sauvages ou des paysages à couper le souffle, il ne faut pas s’attendre à retrouver à Lianzhou ces photographies qui font florès dans les autres festivals photographiques de Chine car chacune de ses éditions est là pour provoquer de l’inattendu et interroger de façon critique la puissance politique et sociale des images ainsi que leurs modes de circulation. Dans un monde où du fait de la mobilité, de la circulation de l’information et de la révolution numérique les identités et les représentations se troublent, il est intéressant de voir comment des photographes chinois se détachent d’une certaine tradition et trouvent matière à exprimer des sensibilités individuelles fortes sur des sujets contemporains et à développer de nouvelles pratiques.

Douze ans après sa création, le pari initial de ce festival est donc plus que réussi et son bilan est éloquent : en s’ancrant dans un territoire singulier, en dehors des zones les plus effervescentes du développement économique chinois, pour montrer les travaux de photographes chinois qui s’intéressent, par exemple, à l’intimité ou à l’expression personnelles ainsi qu’aux transformations sociales majeures qui saisissent de la société chinoise en plein bouleversement, ce festival a rendu possible l’émergence de nouveaux talents et est devenu un rendez-vous incontournable. Sa réputation dépasse à présent très largement les frontières nationales et le travail accompli depuis ses débuts a largement contribué à faire connaître le renouveau de la photographie contemporaine chinoise à l’étranger tout en faisant découvrir, dans un mouvement croisé, de nombreux photographes étrangers aux photographes et au public chinois.

C’est dans ce contexte que l’annonce faite aux rencontres d’Arles, le 6 juillet, par Duan Yuting et François Cheval, de l’ouverture prochaine à Lianzhou du premier musée public chinois consacré à la photographie contemporaine – et dont ils seront tous les deux les futurs directeurs artistiques – doit être interprétée. Ce musée, qui est soutenu par la municipalité, s’appuiera sur le travail accompli pour le festival, notamment pour constituer peu à peu des collections permanentes à partir des expositions temporaires. Il respectera les standards internationaux de la muséographie, de l’archivage et de la conservation des œuvres. Si ce lieu d’une surface de 4000 mètres carrés, qui combine un bâtiment historique et une partie neuve, est conçu pour s’intégrer par son architecture et par son fonctionnement à la vie culturelle locale en accueillant et organisant des événements ou des manifestations, il n’en reste pas moins que ses ambitions seront d’être un exemple à l’échelle de la Chine et de contribuer ainsi à renforcer le rayonnement de cette ville au riche patrimoine, tant en Chine qu’à l’étranger. Si François Cheval est particulièrement motivé par ce projet, c’est parce que fort son expérience en tant que conservateur du musée Nicéphore Niépce de Chalons-sur-Saône pendant plus de 20 ans, il a imaginé, avec Duan Yuting, une muséographie qui mette le spectateur au centre du projet et qui fasse de ce lieu un espace de médiation qui, grâce à une approche pédagogique originale, permette aux jeunes générations d’enrichir leur approche de la photographie et leur compréhension de ce médium à partir d’œuvres contemporaines tant chinoises qu’étrangères. Rendez-vous est pris pour l’inauguration officielle le 2 décembre 2017 qui coïncidera avec celle du festival. Quatre expositions inaugurales sont programmées à partir des œuvres de Zhuang Hui qui vit à Pékin, d’Albert Watson qui vit à New-York et de Zhang Hai’er qui se partage entre la France et la Chine ainsi qu’une quatrième exposition mystère qui sera dévoilée plus tard. Cette année, trois commissaires sont en charge de la programmation du festival dont le thème central est « la perche à selfie et vous » : Zhang Bin de Chine, Joanna Lehan qui est américaine et Sandra Maunac qui est espagnole. Gageons que cette nouvelle édition continuera à apporter son lot de découvertes, d'heureuses rencontres et d'interrogations sur l'évolution de la photographie et ses rapports avec nos sociétés contemporaines.

Michel Grenié