Nouvelle bataille pour Bobby Sands

La guerre civile irlandaise reviendrait-elle à la Une de la presse d'aujourd'hui ?  Si la presse est dirigée par Mark Elliot Zuckerberg, assurément oui. Des échanges de posts fusent sur le réseau américain Messenger à propos de la sortie d'un livre. Le mythique Bobby Sands, Belfast, mai 1981 de Yan Morvan pourra t-il jamais sortir ?

La raison est bien sûr le financement de l'ouvrage. Un crowd-funding sur KKBB est en cours malgré l’exceptionnel soutien du Centre National des Arts Plastiques. « Mon éditeur est pauvre » écrit le photographe qui promet de s'amender et de sortir enfin des livres populaires : « Le prochain que je publierai, il sera sur les chats ! C’est dit !!! ». Pour éviter cela, la mobilisation se met en place malgré le challenge caustique lancé par un autre éditeur : « … si le livre ne sort pas, vous pouvez toujours acheter celui de Gilles Favier, que je viens tout juste de publier » ;-)  Effectivement la bataille est économique. Clémentine de la Feronnière ajoute : « la question serait pourquoi l'éditeur demande t'il des sous à son photographe pour publier un livre ? Je préfère l'autre option, l'éditeur publie, et ensuite on achète un livre, mais à chacun sa vision des choses ». Le photographe relève le défi : « On fait ça à l’Américaine punchy et bagarreur ça me convient ! Je relève le gant ! On verra si le Bobby Sands ne sort pas !!! 

 

Ce sont deux  époques qui se télescopent avec un reportage dont la publication –plusieurs décennies plus tard– interroge le fonctionnement du monde moderne : « On marche sur la tête, écrit Éric Bouvet. Le photographe produit son reportage et doit en plus produire l’édition quand ce n’est pas l’expo. Nous sommes la matière première et la vache à lait. Rincés et archi sec. Mais rassurons nous je pense que bientôt il ne restera plus que des livres comme celui de Yan pour dire à quoi ressemblait la photographie. Je ne me fais plus d’illusions pour les décennies à venir. »

Bientôt, il ne restera plus que des livres comme celui de Yan pour dire à quoi ressemblait la photographie !

Cinquante ans après, Bobby Sands fait encore parler de lui. C'est très à propos. La bataille qui fait rage outre-Manche est celle d'un Brexit dur ou mou. Cela signifie ou non des postes-frontières entre Irlande du Nord et le reste de l'île européenne. Justement, le Brexit n'est-il pas issu de manipulations orchestrées par les posts ciblés de Cambridge Analytica de Steve Bannon sur Facebook, le réseau phare du Citizen Zuckerberg ? Quelle ironie que les échanges sur le livre Bobby Sands se fassent sur un autre de ses réseaux. Rappelons que c'est l'entrée de l'Angleterre puis de l'Irlande dans l'Union européenne qui a permis la fin de la guerre nord-irlandaise.

Ce buzz vient, just in time, rappeler l'histoire de cet irlandais catholique mort dans la nuit du 5 mai 1981 pour obtenir le statut de prisonnier politique pour les activistes de l’IRA (Armée Républicaine Irlandaise) et de l’INLA (Armée nationale de Libération irlandaise).

« La maison des Sands était de brique. Pareille aux autres. Avec juste un ruban noir accroché sur le seuil.  […] Et voilà que Bobby Sands est là. Que savons-nous de lui ? En fait, rien. Ou peu. » écrira Sorj Chalandon dans le journal Libération.

Dans cette « Irlande passionnée, indomptable et indomptée que j’ai photographiée avant, pendant et après le martyr de Bobby Sands », c'est bel et bien un hommage que veut rendre Yan Morvan au combattant politique. Il est vibrant car Yan s'est entouré des meilleurs : la maquette sera réalisée par Loïc Vincent (celui des Blousons noirs, un livre déjà sold out),  la photogravure par Image et Texte. Nec plus ultra, Bobby Sands, Belfast, mai 1981 sera imprimé sur les presses de l'excellent imprimeur italien EBS à Vérone (celui du non moins mythique Champs de batailles des éditions Photosynthèses). Les tirages associés au livre dans le crowd-funding sont réalisés par Pascal Laux. Peu connaissent encore ce tireur de génie qui a rendu moderne le platine-paladium. 

Le livre sera de noir et de blanc. Comment revoir en nuances de gris ce que l’on a vu en couleur ? C'est une question mémorielle et tellurique explique Yan Morvan : « J’ai composé ces photos comme un bas-relief de tombeau, et la pierre qui les supporte est grise comme mes images. » Et la narration ? « C’est l’histoire de funérailles - Bobby Sands est composé comme une procession - un requiem… Ponctué d’affrontements. »

Si le livre peut voir le jour, ce sera un moment d'Histoire que l'on pourra partager avec Yan Morvan pour saluer intensément Bobby Sands. « C’est cette Irlande passionnée, indomptable et indomptée que j’ai photographiée avant, pendant et après le martyr de Bobby Sands. »

Bobby Sands, c’est le dernier martyr Chrétien !

Car pour le photojournaliste, Bobby Sands « c’est le dernier martyr Chrétien. « Le XXIème siècle sera religieux » disait Malraux. L’Occident a perdu sa foi chrétienne contre la soumission au culte de l’argent. Bobby Sands est le dernier qui se soit battu avec ses valeurs chrétiennes contre l’absolutisme et l’oppression. » À l'opposé, « les martyrs de l’Islam, ce retour du religieux, font des victimes innocentes . Ce sont des assassins. »

J’ai ressenti le souffle puissant de la Grande Histoire, celle qui écrit Les légendes

Enfin, comment l'auteur du livre revoit-il dans ses propres images et près de 50 ans après ce moment, ces silences, ces cris, ces balles, cette violence, cette haine ? « J’ai ressenti le souffle puissant de la « Grande Histoire «  celle qui écrit Les légendes. Ma voie était tracée. »

Didier de Faÿs

 

Bobby Sands | André Frère Éditions, 208 pages, 22 x 30cm, Couverture rigide, 112 images

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