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Zone de sécurité temporaire | Anne-Marie Filaire

Commissariat de Fannie Escoulen

La possibilité des images
Anne-Marie Filaire construit depuis plus de vingt ans une œuvre dense, engagée, rigoureuse, monumentale. Ses premières séries réalisées en terre maternelle auvergnate dans les années 90 l’ouvrent à la question du paysage et l’emmènent vers une quête personnelle et photographique au long cours.

Dès 1999, elle se tourne vers les territoires du Proche-Orient et de l’Afrique de l’Est. Israël-Palestine, Liban, Erythrée, Yémen seront pendant plus de dix ans le terrain de ses investigations. Dans ce déplacement vers les zones les plus éloignées, elle déploie son regard face à l’immensité universelle de territoires chargés d’histoire. Attentive aux cicatrices d’un temps infini qui a fait ravage, elle prélève les signes en quête d’indices inscrits en creux. Les images manquantes qu’elle rapporte nous interpellent sur la possibilité de représenter des espaces irreprésentables, frontières, zones de contact et de séparation, entre-deux dont elle livre la mémoire et la trace.

Mais comment rendre compte de la réalité d’un paysage, lorsqu’il est malmené par les soubresauts de guerres identitaires, territoriales, économiques interminables? Comment appréhender les stigmates du passé face à une histoire contemporaine en train de s’écrire?

Anne-Marie Filaire n’est pas seulement observatrice des territoires qui la préoccupent. Engagée dans un travail de terrain, sans jamais renoncer face aux risques qu’engage une telle entreprise, elle fait naitre de cette expérience dans la limite sa relation intime au paysage. Par le dispositif même de la prise de vue, la position et la rigueur qu’elle impose à ses images, le regard se construit dans toute sa sévérité et sa vérité.

Dans ce mouvement permanent entre le temps et l’espace, entre l’Histoire et le présent, bruit une sourde violence. Loin de l’instant aveuglant des conflits, les horizons lointains rencontrent l’enfermement de situations politiques inextricables.

Anne-Marie Filaire nous offre dès lors sa propre monnaie d’échange. Celle de la possibilité des images, et en cela une possibilité d’existence à des territoires invisibles.

Fannie Escoulen, commissaire de l'exposition

Mon expérience dans le paysage a commencé au début des années 90 en Auvergne. J’ai été engagée par la suite dans une grande mission que mettait en place le ministère de l’Environnement depuis 1992: un Observatoire photographique du paysage, dont le but (la visée documentaire) était d’enregistrer l’évolution des paysages dans le temps, et de constituer un fonds d’archives sur le territoire national. J’ai déplacé cette démarche d’observation et de documentation de façon informelle dans un Moyen-Orient et une Mer Rouge chahutés par l’histoire et la violence.

Anne-Marie Filaire 


Israël—Palestine, 1999—2007

Je suis venue pour la première fois à Jérusalem en juillet 1999. C’est là que je voulais commencer mes recherches au Moyen- Orient, dans ce lieu où se croisent l’espace et le temps. J’ai voulu appréhender cette cité indépendamment d’aucune foi ou croyance en un texte écrit, mais comme la perception visuelle d’un ordre urbain unique, cherchant à la ressentir plutôt qu’à la décrire. Me déplaçant constamment dans Jérusalem et ses environs, j’ai pu lire dans le paysage les premières traces de l’occupation autour de la ville. C’était un peu plus d’un an avant la seconde intifada. Et puis je me suis éloignée de Jérusalem, j’avais besoin de la voir de loin, de m’en écarter. J’ai loué une voiture et rejoint Jéricho, puis Gaza, où je suis restée seule pendant trois jours. De cette période, dans ma photographie, les traces restent celles de cet écart, de cette frontière, de cet entre-deux possible. Gaza aura été l’image la plus forte, la plus éprouvante de ce voyage, celle qui reste pour moi aujourd’hui inaccessible et manquante et qui bouleverse la perception de l’espace et du temps.

Je suis revenue en 2004 et j’ai séjourné en Palestine pendant trois mois et demi à l’occasion de deux voyages, en mars et avril, puis en octobre. L’année 2004, témoin de la fin du règne de Yasser Arafat et de la construction du mur, correspond à un moment de tension extrême. Le contact était rompu entre les populations et je me trouvais confrontée à une rupture continuelle dans le paysage. L’enfermement se matérialisait sous mes yeux. J’ai travaillé dans une itinérance entre les lieux et les gens, passant d’un monde à l’autre. Je ne cherchais pas à représenter cet enfermement mais je travaillais dedans. J’ai commencé à cette époque à faire des relevés de terrain au niveau des zones frontières autour de Jérusalem lors de mes passages. C’est dans ce mouvement que s’est installé mon travail.

Jusqu’en 2007, je photographiais à nouveau les mêmes lieux pour enregistrer leurs mouvements et leurs transformations, pour trouver des repères. C’est à ce moment-là que mes photographies sont devenues des panoramas. Travailler dans ces territoires m’aura demandé de m’installer dans la durée. La rencontre avec cette violence et la nécessité d’en témoigner.

Une succession d’événements politiques majeurs ont inauguré et accompagné la construction du mur: siège de la Mouquata’a de Yasser Arafat, puis départ de ce dernier en France pour des soins dont il ne reviendra pas vivant.

2005 Retrait unilatéral des colons israéliens de la bande de Gaza et installation de nouvelles colonies en Cisjordanie et à Jérusalem-Est.

2006 les élections législatives palestiniennes réalisées sous haute surveillance internationale ont porté le Hamas au pouvoir. J’ai travaillé en avril de cette année à Naplouse.


Yémen—Erythrée, 2000—2005
Parallèlement, j’ai voyagé dans d’autres pays du Moyen Orient comme le Yémen, en 2000, 2001, 2003 et 2005. Au départ, ce qui motivait mon envie d’aller au Yémen était de découvrir un pays caché, fermé aux yeux du monde. Ce pays où dans les textes fondateurs se situe le Paradis terrestre. Voyager au Yémen, c’est faire un bon dans le temps.

Suite aux événements du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, l’un de mes vols pour le Yémen fut suspendu. J’ai donc pris la décision très rapide de partir en Erythrée. Je suis partie à Asmara le 19 septembre 2001 pour un voyage de deux mois entre l’Erythrée et le Yémen où j’avais déjà séjourné l’année précédente.

Mon travail s’est donc situé entre ces deux pays proches géographiquement bien que séparés par la mer Rouge et dont l’histoire et les préoccupations étaient très différentes, particulièrement à cette époque.

Pendant mon séjour en Erythrée, je vivais à Asmara et j’ai voyagé dans le pays. Mon travail photographique rend compte de ces paysages. Je voulais particulièrement travailler le long de la frontière avec l’Ethiopie au sud du désert de Danakil, près d’Assab. J’ai pour cela contacté la mission des Nations Unies (UNMEE) qui m’a aidée à me rendre sur ces lieux en utilisant ses vols et en m’apportant un soutien logistique.

Lors de mon premier passage à Assab pour traverser la Zone de Sécurité Temporaire, cette zone frontière de 25 kilomètres de large entièrement minée et encore sous tension, je n’ai pas pu y pénétrer et j’ai été refoulée au km 44, bien qu’accompagnée par l’officier responsable des affaires politiques et de deux soldats kényans. La situation politique était à ce moment difficile et la semaine précédente, 10 journalistes de la presse indépendante s’étaient fait arrêter et emprisonner. Je suis revenue les 12 et 13 novembre munie d’une carte de presse prêtée par les Nations Unies. J’ai pu à ce moment pénétrer dans cet espace où j’ai réalisé une centaine d’images.

J’ai également fait des images dans le port d’Assab, entièrement désert à cette époque.

L’entrée du port était interdite mais je possédais un contrat du CARP (Cultural Assets Rehabilitation Project) établi par l’Etat d’Erythrée m’autorisant à photographier l’intérieur du théâtre d’Asmara et d’autres lieux historiques contribuant à la promotion de l’héritage Erythréen.


Beyrouth banlieue Sud—Sud—Liban, 2006
Le 12 juillet 2006, le Hezbollah libanais a enlevé deux militaires israéliens dans la zone frontalière dans le but d’obtenir un échange de prisonniers. Le jour même, Israël lançait une offensive sur tout le Liban et détruisait le sud du pays, Baalbeck, et le quartier de Dahiyeh à Beyrouth.

J’ai rejoint le Liban dans cette période particulière de l’après- guerre, je voulais voir les conséquences de ce geste et chercher à comprendre. Mon travail s’est déroulé lors d’une phase de transition, de la fin de la guerre avec la grande fête du Hezbollah et le discours de Nasrallah dans la banlieue sud de Beyrouth, puis l’arrivée des différents contingents des Nations Unies, le retrait de l’armée israélienne et le déploiement de l’armée libanaise au sud Liban. J’ai photographié Dahiyeh, la banlieue sud de Beyrouth, et j’ai voyagé au Sud du pays. Je me suis arrêtée à Sawaneh, village du Sud-Liban, du Jabal Amil. Là, j’ai concentré mon travail autour d’une maison qui a été bombardée par six obus au onzième jour de la guerre.


Frontière Jordano—Syrienne, 2014
Les photographies du camp de réfugiés syriens d’Azraq, situé en plein désert au nord de la Jordanie viennent clore mon parcours dans ces régions du Monde. Elles ont été réalisées en juin 2014 alors que la Syrie venait de fermer complètement sa frontière. » Anne-Marie Filaire

Azraq, c’est la naissance d’une ville. Au milieu de ce qui pourrait s’apparenter à nulle part, ces alignements de baraques métal- liques rappellent d’autres installations, d’autres époques. Le camp de réfugiés d’Azraq en Jordanie s’est ouvert en 2014 dans la perspective de recevoir plus de quinze mille personnes. Flambant neuf, il accueille les premiers réfugiés venus de Syrie lorsqu’Anne-Marie Filaire s’y rend. Un lieu de survie vierge, mais dont le plan conçu à l’avance ordonne la vie et ses comportements. Un lieu temporaire conçu pour durer.

 


Une scénographie modulable
La scénographie a été conçue par Olivier Bedu, Struc Archi. Une série de modules s’articulent entre eux selon différentes configurations pour s’adapter à sept expositions dont «Anne-Marie Filaire. Zone de sécurité temporaire». Cet ensemble forme la base d’un jeu de construction qui permet de créer des configurations scénographiques adaptées aux expositions.

Le dessin des modules emprunte au langage du décor. La structure, en bois, est en partie apparente, comme un échafaudage. Ce travail de dévoilement de la structure permet d’éviter l’effet monolithique de la cimaise et de faire évoluer le projet en trans- formant des éléments. La scénographie propose plutôt de créer de la profondeur de champ, le regard passe à travers le module, et invite à circuler jusqu’à l’espace suivant.

Struc Archi est une EURL d’architecture fondée en 2002 par Olivier Bedu, architecte et gérant. L’agence est située dans le centre-ville de Marseille. La particularité de son activité est de développer une architecture à échelle humaine atypique: extensions, maisons individuelles, aménagements urbains, structures foraines, scénographies.

Le rôle de la scénographie est de savoir prendre en compte la diversité des éléments illustrations, tableaux, documents multimédias pour proposer une cohésion d’ensemble. L’agence cherche à créer une scénographie où l’assise, les socles, et la cimaise, sont à la fois éléments d’architecture et de design. Cette vision de l’espace, comme ensemble, permet à l’agence de créer des espaces diversifiant à la fois les points de vue du visiteur, et ses modes de déambulation.

Une exposition réunit à la fois des objets et un territoire de pensée. Une scénographie n’est pas réfléchie par l’agence comme support d’œuvres, mais comme élément de dialogue. L’idée principale de la scénographie se nourrit et s’affine des attentes et des intentions d’un commissaire, comme de celles du musée: il s’agit de faire dialoguer les idées de l’agence avec celles des autres acteurs du projet. La collaboration devient l’espace qui fait émerger le projet, afin de créer pour le public un lieu de promenade et de déambulation curieuse, d’accompagner un appétit pour la culture.

Samedi, 2017, mars 4 - Lundi, 2017, mai 29