Dorothée Smith, la mystérieuse

Photographe de la lumière ou de l'obscur ? Artiste engagée ou fidèle témoin ? Jeune photographe diplômée de l’Ecole de Photographie d’Arles (2010), Dorothée Smith échappe à toute catégorisation et fascine par son interprétation diaphane  de la question identitaire. À l'occasion de sa première exposition personnelle à la Galerie Les Filles du Calvaire, l'artiste s'exprime sur sa pensée artistique et sur sa relation avec le personnage de sa superbe installation C19 H28 O2 (Agnès).

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© Dorothée Smith

Photographie.com : Qui êtes-vous ? Est ce que vous vous reconnaissez dans la définition "d'artiste engagée" ? 

Je m'appelle δώρονθεός, Dorothée, Bogdan, Фёдор… mais suis-je ces noms ? Il est difficile de se définir en quelques mots, alors, je dirais que je suis un usager de la photographie et de la vidéo, et explorateur de quelques autres disciplines.

À propos de la notion d'artiste engagé, je pense à la phrase qu'avait prononcée Félix Gonzàles-Torres : "What I like in aesthetics is that the politics that imbues it remains entirely invisible. The most successful political acts are those that don't appear to be political" (en français : "Ce que j’aime dans l’esthétique, c’est que la politique qui la traverse demeure entièrement invisible. Les actes politiques les plus réussis sont ceux qui ne paraissent pas politiques", NDLR). 

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© Dorothée Smith

La notion d'artiste engagé au sens strict ne me semble pas résonner dans le cadre de mon travail, au sein duquel on ne trouve ni illustration de concepts philosophiques ou politiques, ni défense de causes circonscrites. Les engagements et idées que je défends ou soutiens alimentent et traversent mes images, mais n'en sont pas le sujet. Ce qui m'intéresse, ce n'est pas de dicter un regard à travers mes images et installations, mais que celles-ci induisent un trouble, un questionnement chez le spectateur. On m'a toutefois fait observer que l'exposition Hear us marching up slowly pourrait détendre les rapports hystériques qu'entretiennent certaines figures politiques à certains sujets, tels que l'affaire des manuels scolaires abordant la question du genre…

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© Dorothée Smith

Photographie.com : Votre installation à la Galerie Les Filles du Calvaire explore la question délicate de l'identité sexuelle. Pourquoi vous intéressez-vous à ce sujet, et qu'est ce que vous voulez donner à voir avec votre travail ?

De mon point de vue, il ne s'agit pas d'une question délicate, mais d'un ensemble de questionnements qui, je pense, traversent ou devraient traverser tout le monde, et pour l'expression desquels j'ai souhaité, avec cette installation, mettre au point des formes qui se désolidarisent des modes de représentation les plus courants les concernant. 

Cela impliquait de se détacher d'un regard soit métaphorique, soit documentaire, objectivant, voire "exotisant", assez fréquent lorsque sont abordées photographiquement les identités dont on prétend qu'elles se manifestent en-dehors de la dialectique du masculin et du féminin, pour s'inscrire dans celle du normal et de l'anormal, du pensable et de l'impensable. 

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© Dorothée Smith

À travers l'installation C19H2802 (Agnès), il s'agissait de matérialiser la notion de "genre" à travers la mise en présence d'hormones de synthèse : de façon tangible d'une part, via une sculpture qui contient de la testostérone synthétique sous forme liquide ; et de façon visuelle d'autre part, via l'intervention de l'hormone de synthèse comme un motif, sinon un personnage récurrent dans les vidéos présentées. On aborde le "genre" à travers une substance chimique qui, à l'image de la photographie et de la vidéo, est manipulable, reproductible, commercialisable, et productrice de subjectivité. Là encore, il s'agit de laisser à l'oeuvre, ouvert, le processus de questionnement.

Photographie.com : Parlez-nous d'Agnès. Comment avez-vous découvert son histoire ?

J'ai rencontré Agnès virtuellement, à travers la lecture de son histoire : j'ignore son nom réel, j'ignore si elle vit encore, et où. La seule façon d'en savoir d'avantage aurait été de contacter le professeur Garfinkel, le sociologue qui prit Agnès pour sujet d'étude, et décrivit son "cas" dans le cinquième chapitre de son ouvrage Recherches en ethnométhodologie (1967) - il est décédé la semaine du tournage. Une autre source fut l'ouvrage Testo Junkie (2008) de la philosophe Beatriz Preciado, qui a produit une analyse de ce "cas" dans le cadre de cet ouvrage qui interroge les hormones de synthèse, et dont j'admire beaucoup le travail.

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© Dorothée Smith

J'ai raconté l'histoire d'Agnès, j'espère, de la façon la plus respectueuse possible : ne souhaitant pas trébucher sur l'écueil qui aurait consisté à prendre la parole à sa place, j'ai fait le choix de mettre à la disposition de son histoire plusieurs corps, et plusieurs voix, afin de tenter de briser le face à face entre Agnès et le regard porté sur elle par l'instance médicale qui nous a rapporté son histoire.

Photographie.com : Quels projets pour l'avenir ?

Je travaille sur un projet de court-métrage que j'espère réaliser cette année. Parallèlement, je développe une installation au Fresnoy, en collaboration avec une équipe de chercheurs de l'Ircica/CNRS. Il s'agit d'un dispositif un peu particulier, quelque part entre le laboratoire et la science-fiction, qui met en jeu des images, des spectres et des flux.

Propos recueillis par Roxana Traista

 

Hear us marching up slowly. Dorothée Smith.

Du 27 janvier au 25 février 2012 à la Galerie Les Filles du Calvaire. 

17 rue des Filles-du-Calvaire, 75003 Paris

Métro : ligne 8, station Filles du calvaire.

Bus : lignes 96, 20, 65 /arrêt Oberkampf - Filles du calvaire

Tél. : +33 (0)1 42 74 47 05

paris@fillesducalvaire.com

Ouvert du mardi au samedi de 11h à 18h30

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