Humaine collection

 

Dans le cadre de 7eme en fête un nouveau salon remplace les nuits de la photographie contemporaine qui s'appellent désormais les Rencontres Parisiennes de la Photographie Contemporaine. 
Contrairement aux autres manifestations où le commissariat d'exposition est souvent un administratif sorti des écoles ou un organisateur d'évènementiels, pour ce salon Alain Ouy a préféré un acteur de la photographie d'aujourd'hui. Ainsi, quelqu'un de la profession est plus à même de donner une tendance particulière à une manifestation photographique de cette ampleur, et de convaincre certains artistes d'y participer. C'est ainsi tout naturellement que Jonathan Abbou a privilégié une photographie qu'il exerce lui même déjà.
Cette 7ème édition a pour objectif de faire connaître au grand public une photographie d’art différente et mystérieuse. La thématique est celle du « Corps-Temps ». Pour mieux comprendre cette thématique, nous avons rencontré le commissaire d’exposition Jonathan Abbou.

 

• Pourquoi un photographe en expose t-il d’autres ?

C’est vrai qu’il est très rare de voir, dans ce monde fait de singularité et d’égocentrisme, qu’un photographe en expose d’autres. Pourtant, ce sont moins des photographes que j’expose que l’idée que je me fait de la photographie et celle que je défend avant tout dans mes productions personnelles et enfin dans ce que j’aime chez les autres. Depuis maintenant près de vingt ans, dans nos institutions, nous ne voyons plus qu'une photographie dite « humaniste ». Ce terme a subi un glissement sémantique lors de son appropriation par les institutions et la presse. Or personnellement, je ne trouve rien d’humaniste à cette photographie documentaliste de reportage. Je ne pense pas que montrer un enfant mort, échoué sur une plage soit humaniste. Par contre, je trouve profondément humaine, cette photographie que nous pratiquons, intimiste, où l’humain est pris dans sa singularité. On rentre ici dans le noyau de l’humain : toute la fantasmatique qui peut se dérouler entre un auteur et son modèle. peut-être faut il appeler ce type de photographie « supra-humaniste » maintenant que le terme humaniste a été spolié. 

• Quels sont ces corps invités ? De beaux seins et belles fesses aux corps brisés (Joel-Peter Witkin) ou entravés (Araki)…

 Le corps a toujours recelé sa part de mystère, et en fonction de la vision de chaque auteur, une part de ce mystère est soit levé, soit il s’épaissit encore un petit peu plus. Il s’agit dans le choix de la programmation des Rencontres parisiennes de la photographie contemporaine, de parler davantage de la notion de temps, que de celle de corps. Au travers des époques et depuis la naissance de la photographie, chaque vision qu’ont pu avoir les auteurs sur ce corps humain est marqué par la temporalité. On reconnaitra aisément les corps vu par un Ernest J. Bellocq d’autrefois, avec ses goûts et sa fantasmatique d’alors que ceux vu par un Araki d’aujourd’hui avec toute cette finesse qui le caractérise lorsqu’il photographie sa femme Kaori. Chaque époque avait sa notion précise du corps, et c’est bien celle d’aujourd’hui que je tente de réunir sur l’Esplanade des Invalides où l’on retrouvera la couleur d’aujourd’hui.

• Le cabinet de curiosité s’expose au public, un pari osé ?

Les gens ont toujours été fasciné par l’étrange, par les choses qu’ils ne s’expliquent pas. C’est à ce moment que l’imaginaire galope et souvent par effet miroir il nous fait nous interroger sur nous même. Donc, pour moi, il n’y a absolument rien d’osé et même au contraire, à donner au public matière à réflexion. Souvent devant une expo forte qui nous a bouleversé, par les choses étranges qui peuvent traversent la tête d’un artiste, on en ressort moins idiot car on se met a sa place, et on essaie de comprendre.

• Cet événement des Rencontres parisiennes de la photographie contemporaine est aussi la mise en lumière d’une photographie défendue par Abbou Jonathan. Est-ce un engagement ?

J’ai du mal a parler de moi à la troisième personne, à moins de me transformer en Alain Delon, mais avec ma tête c’est pas gagné… Alors oui, comme je le rappelle, la société a opéré un refroidissement des moeurs lors des deux dernières décennies. Pour moi la question reste ouverte, est-ce du a une montée progressive des extrêmes, à une avalanche pornographique avec l’avènement du net qui nous fait peur pour nos enfants, ou à autre chose ? Le résultat, c’est que les pouvoirs publics ne veulent pas de vagues. Des auteurs comme nous qui n’avons pourtant rien à voir avec tout cela, avons été mis dans le même sac. Nous avons été poussé progressivement vers une marginalisation de notre art. Lorsque que le rouleau compresseur de la société est en marche, tout devient subversif. Face à cette hypocrisie, c'est ce type de photographie d’art que je défends,. Cette photographie devient d'autant plus subversive, elle dérange car il n’appartient à aucune norme.

• Les collectionneurs sont au centre des RPPC. En exprimant leur passion, leur rôle changerait-il pour –loin des commissaires de l’art– nous donner le ton ?

Depuis toujours le collectionneur a eu un rôle déterminant dans l’histoire de l’art. Et j’irai plus loin en vous disant que c’est avant tout lui qui écrit l’histoire de l’art. Une galerie pourra s’acharner à défendre un artiste mais si personne ne l’achète, tôt ou tard, il finira aux oubliettes. Le pauvre Vincent Van Gogh a bien failli finir comme ça et c’est bien dix ans après sa mort, grâce à sa belle soeur qui a sensibilisé des collectionneurs, qu’il est devenu l’un des plus grands artistes de tous les temps. C’est donc tout naturellement que j’ai donner toute sa place au collectionneur, en le mettant au centre de l’évènement, en proposant au grand public une collection privée (la collection VMF). 

Je vais vous raconter une petite anecdote, dont j’ai été le témoin il y a 20 ans. Un artiste célèbre (dont je tairai le nom par respect pour lui), pris de poussées mégalomaniaques s’en est pris à ses collectionneurs. Lorsqu’il les présentait il disait « tiens je te présente mon pigeon ! ». Pourtant ceux qu’il traitait ainsi lui avaient acheté des oeuvres à des prix fous. Sa cote était devenue énorme sur le marché de l’art ; mais, excédés, tous ses collectionneurs se sont réunis et ont décidé de « refourguer » à Drouot tout ce qu’ils lui avaient acheté a des prix bradés à trois francs six sous… Aujourd’hui, la cote de cet artiste ne vaut plus rien et il marche dans la rue « la queue entre les jambes », nostalgique de son succès défunt. Moralité, ne jamais cracher sur la main qui vous nourrit. Surtout pas celle d’un collectionneur car c’est lui qui donne à manger à vos enfants !

Propos recueillis par Didier de Faÿs

Crédits photo : Jean-Claude Sanchez, Araki, Jonathan Abbou (Olympia en référence à Édouard Manet qui avec la sienne bouscula le grand-public en 1865 au même endroit).

Les RPPC proposent de découvrir (ou redécouvrir) une série de photographies de grands maîtres, aussi bien connus que pas du tout. Aussi bien vivants que morts...

Parmi eux : MolinierSaudekWoodmanWitkinLaurence DemaisonAssalit...et bien plus encore !

Les RPPC seront aussi l’occasion de rencontrer des éditeurs d'Art (Edition HigginsEdition BessardEdition DesachyEdition Bernard Dumerchez...

Parmi les artistes présents, nous pourrons apprécier le travail de Gilles BerquetJean Marc MillièreDom GarciaLaurent BenaïmEric Keller

Mais aussi... Pierre Joel BeckerJ.P. PernotRonald Martinez...

Vous pourrez rencontrer des galeristes, des libraires photos...participer à des lectures de portfolios, assister à des interviews sous forme de débat, et apprécier les diverses animations sonores et visuelles qui auront lieu tout au long des trois jours.

Dates et horaires : 26, 27 et 28 septembre 2015 de 10h à 23h

Lieu L'esplanades des Invalides, Paris 7e