Bestiaire, herbiers et autres bestioles | Jonathan John Abbou & Élizabeth Prouvost

DANS L’ŒIL EMPAILLÉ DU TEMPS

Bestiaire, herbiers et autres bestioles 

Jonathan John Abbou & Élizabeth Prouvost

Dans la lignée des travaux néo-taxidermiques de Joël-Peter Witkin, Annette Messager, Damien Hirst, Jan Fabre ou Maurizio Cattelan, l’exposition Bestiaire, herbiers et autres bestioles associe les travaux de Jonathan Abbou et d’Elizabeth Prouvost.  Autour du thème de la naturalisation, une mise en parallèle qui interroge un concept d’animalité dont l’embaumement réanime notre désir d’éternité.

Si le cabinet de curiosités de Jonathan Abbou, emprunte à la taxidermie de « mise en scène » initiée au XIXe siècle, la voilà prolongée d’une part érotique qui, faisant appel aux Naïades, déplace et érotise le propos. Ces saynètes élaborées qui mêlent l’humain et la bête, le vivant et l’inerte, le pelage et la peau nue, doivent à un médium photographique dont l’enjeu est de créer une illusion d’intemporalité. Saisis dans la même pellicule puis conjointement figés sur le tirage, la vie et la mort deviennent ici indissociables dans le mouvement arrêté. Après Poséidon amoureux de Méduse la Gorgone, après Léda séduite par un Zeus transformé en cygne, Abbou, brouillant les catégories, teste ses propres légendes ésotériques. 

La révélation de cet accrochage à double focale prend corps dans l’approche d’Élizabeth Prouvost dont le choix artistique est, à l’inverse, celui de mettre en valeur le détail, sujet incontournable de l’art. Une histoire de l’œil dont la facture du bougé, caractéristique chez la photographe, prenant le contrepied des mythologies d’Abbou, consiste à capter des vérités intemporelles dans le regard vivant-mort du modèle. À l’inverse du safari photo, l’illusion du mouvement réside bien ici dans une utilisation « vivante » de l‘objectif. Si Abbou compose dans l’éloignement baroque et fantasmatique, Prouvost opte pour un minimalisme introspectif qui confine à l’hallucinatoire. 

Plan large et net contre plan serré et flou, donc. Par ces deux prismes complémentaires présentés « en dyptique », il ne s’agit déjà plus d’une relation au réel mais à la représentation de ce réel. En reproduisant un simulacre de vie, c’est-à-dire en  dupliquant  sa représentation empaillée, la photographie pérennise  finalement sur la pellicule la mort imitant la vie. Du réel au mythe, il n’y a qu’un cliché de différence. Mais entre ressemblance et vraisemblance, que croire dans les images présentées ? Cette jeune muse est-elle de marbre ? La chouette prendra-t-elle  son envol? L’oeil du fauve est-il vraiment en verre ? Il a l’air si vivant. Va-t-il pivoter et nous regarder ? Du fond de son miroir, tout regard exprime une signification muette. Ensauvagé sous des ciels préhistoriques, son reflet apparaît ici comme une foudre prête à fondre sur nos certitudes mammifères. 

Du vivant à son imitation, de l’humain à l’animalité, Bestiaire, herbiers et autres bestioles résonne comme la commémoration d’une condition ancestrale, cette éternité enfouie qui finit, certains jours, certaines nuits, par regagner la surface de ce nous continuons d’ignorer de nous-mêmes.             

 

Stéphan Lévy-Kuentz, avril 2018

Photos ci-dessus, respectivement Jonathan Abbou, Élizabeth Prouvost

 

Exposition galerie G.Spot, rue des filles du calvaire, Paris. Métro Filles du Calvaire

 

 

 

 

Event date: 
avril 12, 2018 - avril 30, 2018