Marianne Barthelemy | So our children grow wings

Pour de nombreux afro-américains, l’éducation publique est la première experience de discrimination et violence faite par l’état. Les étudiants noirs ont trois fois plus de chances d’être renvoyés de l’école que leurs homologues blancs. Aux États-Unis en 2013, 70% des arrestations dans les écoles concernaient des étudiants noirs et latinos.

Konjo Isizwe est une coopérative afro-américaine d’éducation à la maison (homeschooling), centrée autour d’un enseignement de la culture et de l’héritage Africain, ainsi que d’une excellence académique. Pour Yahoteh Kokayi, un des parents fondateurs de l’école, le black homeschooling est un véritable mouvement qui a pour but de mettre fin à la school-to-prison-pipeline (phénomène où les jeunes de milieux désavantagés sont disproportionnellement incarcérés à cause de politiques de plus en plus répressives dans les écoles et les municipalités), aux bas taux d’obtentions de diplôme de lycée, et à l’oppression générale des personnes racisées. 
C’est donc à Flatbush, un quartier de Brooklyn historiquement afro-Américain, qu’une maison résidentielle fait office d’école pour une dizaine d’enfants entre 3 et 9 ans. En semaine, des petites tables et un tableau blanc sont installés dans le salon qui devient un lieu d’apprentissage et d’échange. La salle de classe n’est alors plus le lieu d’aliénation ou de subjugation qu’elle a été pour tant de noirs américains (dont les parents fondateurs de Konjo), mais un espace de sécurité et de comfort, où l’éducation s’intègre au quotidien familial. L’école devient un “safe space” où les noms ne sont pas écorchés ni les coupes de cheveux critiquées. Toutes les questions sont permises et les enfants apprennent à leur rythme et à leur façon. Il règne une ambiance de jeu, d’entraide, et d’apprentissage. Les enfants sont “frères et soeurs” de l’école.
Beaucoup de reportages sur des communautés historiquement marginalisées, particulièrement sur les noirs américains, ne font que renforcer des stéréotypes. Pour ce projet, le noir et blanc fait écho au photojournalisme traditionnel et aux rapports de force historiques entre le documentariste et les communautés qu’il photographie, tout en proposant un récit différent, complexe et humanisant. L’oeuvre multimédia contribue à cette complexité en mettant en avant la voix d’une mère et les récits qui forment son héritage.

Rappels Historiques

1607-1865 | Les années fondatrices : deux cent cinquante ans d’esclavage 

1607 | Les Anglais débarquent sur la côte Nord-Américaine et fondent la colonie de Jamestown. La colonisation du territoire commence. Douze ans plus tard, les colons importent les premiers Africains en Virginie et les réduisent en esclavage.

1740 | La Caroline de Sud vote une loi qui rend l’éducation des esclaves illégale. Des lois similaires sont votées dans la majorité des États du sud. Cependant dans certaines communautés, les personnes réduites à l’esclavage continuent à partager leur savoir de façon illicite. Comme l’explique l’historienne Heather A. Williams, ceux qui sont forcés de travailler dans la maison des esclavagistes y glanent du savoir, qu’ils retransmettent ensuite au reste de la communauté d’esclaves la nuit dans les plantations.

1776 | La Déclaration d’Indépendance des Etats Unis est signée. Les treize anciennes colonies font sécession de la Grande Bretagne pour devenir les États-Unis d’Amérique. Afin de ratifier la déclaration, Thomas Jefferson supprime un passage sur l’esclavage.

“Il [le Roi George] a mené une cruelle guerre contre la nature humaine elle-même, violant ses droits les plus sacrés de vie et de liberté des personnes d’un peuple distant qui ne l’avait jamais fait offense, les capturant et les vendant en esclavage dans un autre hémisphère ou leur faisant subir une mort minable dans leur transport vers l’hémisphère.”

1849 | La Cour Suprême de l’état du Massachusetts autorise la ségrégation des écoles. La ségrégation c’est la séparation physique des personnes noires de la population blanche dans la société qui vise à exclure et opprimer les populations afro-américaines aux États-Unis. Elle peut être implémentée par la loi (de jure) ou être la conséquence de politiques discriminatoires résidentielles ou économiques (de facto).

1856 | Charlotte Forten est la première femme afro-américaine à suivre des cours à l’école normale. Elle devient la première institutrice noire de Salem puis enseigne dans les Sea Islands, où vivent pendant six ans d’anciens esclaves noirs ayant repris de vieilles plantations blanches. À l’école, elle essaye de supplanter les douloureux souvenirs de l’esclavage avec un sentiment de fierté noire.

1861-1865 | Guerre de Sécession. En 1865, un treizième amendement à la Constitution Américaine met fin à l’esclavage:

“Ni esclavage ni servitude involontaire, si ce n'est en punition d'un crime dont le coupable aura été dûment condamné, n'existeront aux États-Unis ni dans aucun des lieux soumis à leur juridiction.”

 

1865-1964 | Separés et inégaux : reconstruction et ségrégation

1868 | Le quatorzième amendement reconnait les hommes noirs américains comme des citoyens à part entière.

1865-1877 | Années de reconstruction. Des esclaves émancipés sont élus au gouvernement qui crée l’école publique gratuite dans les états du Sud des États-Unis. Les écoles sont ségréguées et un plus grand budget est attribué au système éducatif blanc, créant ainsi des inégalités flagrantes.

Années 1870 | Dans les états du sud, mise en place des lois Jim Crow, qui codifient et renforcent la ségrégation raciale dans les écoles, les transports en communs, et les lieux publiques ainsi que dans les toilettes, les restaurants et les fontaines.

Durant près de cent ans, jusqu’en 1965, les doctrines “séparés mais égaux” seront en vigueur. Les écoles pour enfants noirs sont largement inférieures en terme de fonds et souvent de qualité d’éducation. Au début du siècle, les états du sud dépensent trois fois plus d’argent pour l’éducation d’un enfant blanc que celle d’un enfant noir, et les professeurs noirs sont payés un tiers du salaire de leurs homologues blancs.

Dans la majorité des villes américaines depuis les années 1930, les banques refusent de faire des prêts aux personnes noires et les empêchent d’acheter dans des quartiers majoritairement blancs. C’est la politique de “red-lining” où les quartiers noirs étaient littéralement entourés en rouge. C’est ce qui crée une ségrégation de fait dans le Nord, sauf pour quelques écoles réellement mixtes. Le Fair Housing Act rend cette pratique illégale en 1968.

 

1954-présent | Égalité de droits mais inégalité de faits.

1954 | La Cour Suprême rend la ségrégation des écoles inconstitutionnelle à travers le cas de Brown v. Board of Education.

Selon l’historienne Rachel Devlin, Brown est le « point culminant d’une marée de cas [s’opposant à la ségrégation] initiés par des parents et des étudiants, surprenant ainsi le quartier général de la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People, soit l’association nationale pour la promotion des gens de couleur) et convaincant les avocats du groupe de s’opposer à la ségrégation à l’école primaire. Le chemin vers Brown a été pavé par un mouvement populaire mené par des filles et des jeunes femmes.»

 

1957 | Neufs étudiants tentent d’intégrer Little Rock High school en Arkansas et se font violenter et cracher dessus par les foules blanches et la garde de l’état d’Arkansas. Le gouvernement fédéral envoie des troupes pour escorter les élèves noirs et faire respecter la loi d’intégration des écoles.

Des centaines de jeunes étudiants afro-américains, en particulier des jeunes filles, suivront leur exemple à travers le Sud à tous les niveaux d’éducation.

1958 |Youth March for Integrated Schools. 25 000 jeunes manifestent pour l’intégration à Washington, D.C.

1960 | Ruby Bridges est la première étudiante afro-américaine à déségréguer l’école blanche de William Frantz Elementary School en Louisiane. Elle a six ans.

1964 | Le Civil Rights Act interdit la discrimination reposant sur le sexe, la race, la couleur, la religion, ou l’origine nationale dans l’administration et les emplois.

1965 | Le Voting Rights Act interdit la discrimination raciale lors du vote.

1970 | La décision de la Cour Suprême Swann v. Charlotte-Mecklenberg, North Carolina Board of Education, autorise le busing d’étudiants pour surmonter la ségrégation résidentielle qui contribue à perpétuer la ségrégation des écoles. Dans le cadre de busing, de nombreux étudiants prennent des bus pour étudier dans un quartier et des écoles où la population d’une autre race est majoritaire.

Pendant les années de déségrégation, les professeurs sont re-répartis dans le district. Nombre d’écoles d’élite historiquement noires perdent leurs meilleurs professeurs afro-américains qui sont remplacés par un corps enseignant disproportionnellement blanc. La perte corrélée est immense : on voit une baisse de la réussite de ces étudiants et de leur inscription dans les universités. Aujourd’hui encore, pour une population étudiante composée à 40% de minorités, seulement 17% des professeurs sont non-blancs.

1972 | La Cour Suprême exige que les écoles publiques de Boston implémentent la désagrégation. Une résistance massive et violente émerge dans plusieurs quartiers blancs: des parents retirent leurs enfants de l’école et lapident les bus scolaires. La police est convoquée pour assurer la sécurité des enfants.

1988 | La déségrégation scolaire est à son maximum.

1991 | La Cour Suprême permet aux écoles de cesser les efforts de déségrégation et le busing.

2000 | Les écoles sont plus ségréguées en 2000 qu’en 1970, au début des efforts de déségrégation (Harvard Civil Rights Project)

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