Boris Mikhaïlov, son Ukraine

Au moment où les bombes russes réveillent l'écho des guerres en Europe, deux institutions mettent en lumière le travail de l'Ukrainien Boris Mikhaïlov. À la Maison européenne de la photographie comme à la Fondation Pinault, le regard lucide et poétique sur le présent le présent vibre d'une passion toujours vive pour l'image.

Des études solides en électromécanique lui ouvraient une carrière d'ingénieur de l'Union soviétique. C'était sans compter avec la découverte dans son bureau d'une série de nus de sa femme, qui met un terme à ses fonctions. En 1966, à l'âge de 28 ans, Boris Mikhaïlov décide alors de consacrer ses loisirs forcés à sa passion pour la photographie, de braver la censure en participant à des expositions clandestines, en fréquentant des artistes comme lui peu appréciés du pouvoir. Avec sept autres artistes, Evgeniy Pavlov, Jury Rupin, Anatoliy, Makiyenko, Oleg Malyovany, Oleksandr Sitnichenko et Oleksandr Suprun, Mikhaïlov fonde en 1971 le collectif expérimental Vremya qui deviendra la Kharkiv School of Photography.

De la série « Tea, Coffee, Cappuccino », 2000-2010
Tirage chromogène, 25,5 x 80 cm © Boris Mikhaïlov, VG Bild-Kunst, Bonn. Courtesy Galerie Suzanne Tarasiève, Paris.

De la série « Luriki » (Colored Soviet Portrait), 1971-85. Photographie noir et blanc colorisée à la main, 61 x 81 cm © Boris Mikhaïlov. Collection Pinault.
Courtesy Guido Costa Projects, Orlando Photo

La critique au viseur

C'est dans cette atmosphère souvent féconde de la dissidence que Mikhaïlov  conçoit et réalise ses premières séries dans lesquelles se fondent l'esprit de la contestation et une authentique recherche esthétique. "Red Series", son premier travail conséquent réalisé entre 1968 et 1975, se construit sur le détournement de l'allégorie officielle de la Révolution socialiste, à travers une  suite ironique qui trouvera son parallèle commercial avec les "Luriki", épreuves noir et blanc colorisées à la demande de particuliers, activité contemporaine de la série de "Sots Arts" par laquelle Mikhaïlov s'impose en lointain héritier des surréalistes.  On le trouve encore sur les deux registres, politique et plasticien, avec ses deux grandes séquences "Unfinished dissertation" et "Salt Lake" qui portent avec la même causticité sa perception de l'Ukraine actuelle quand, à peine libérée de l'emprise communiste, elle succombe aux travers du capitalisme. C'est aussi, en mélange des genres, la mise en scène de l'artiste et de son épouse par deux séquences distinctes, "Crimean Snobbism" et "I am not". Sur le ton d'un humour au second degré flirtant avec la provocation, les séries fines de "National Hero" et de "If I were German" interpellent à leur tour l'Histoire récente.

De la série « Luriki » (Colored Soviet Portrait), 1971-85. Photographie noir et blanc colorisée à la main, 81 x 61 cm
© Boris Mikhaïlov. Collection Pinault. Courtesy Guido Costa Projects, Orlando Photo

De la série « Yesterday’s Sandwich », 1966-68. Tirage chromogène, 30 x 45 cm
© Boris Mikhaïlov, VG Bild-Kunst, Bonn. Courtesy Galerie Suzanne Tarasiève, Paris.

L'objectivité, sans concession

Bientôt le regard du photographe s'affranchit de la recherche du style et du prétexte artistique pour s'engager dans une démonstration de l'échec social d'un bouleversement historique. Courant sur la courte période 1997-1998, le chapitre Case History Series tisse la fresque tragique de toute une frange de la population ukrainienne, laissés pour compte, sans-abri, drogués ou chômeurs, montrés sans mises en scène dans leur dénuement. Avec "Black Archives", collection des premières images noir et blanc, et l'installation funèbre "Temptation Of Death" que la scénographie fait dialoguer avec les extraits d'un Journal qui se déroule entre 1973 et 2016, la Maison Européenne propose en quelque quatre cents tirages un édifiant parcours de l'œuvre du photographe, que complète avec bonheur l'installation à la Fondation Pinault de la série  « At Dusk », frise monumentale de cent-dix tirages panoramiques exécutés en 1993 sur une réflexion autour  de la vanité de l'histoire et le passage des tragédies qui s'y perdent.

Hervé Le Goff

De la série « At Dusk », 1993. Tirage chromogène, 66 x 132,9 cm
© Boris Mikhaïlov, VG Bild-Kunst, Bonn. Courtesy Galerie Suzanne Tarasiève, Paris.

 

Boris Mikhaïlov, Journal ukrainien. Maison Européenne de la Photographie, 5/7 rue de Fourcy, Paris 4e, du 7 septembre 2022 au 15 janvier 2023.

Boris Mikhaïlov, "At Dusk", Bourse de Commerce, Paris 1er, du 14 octobre 2022 
au 3 janvier 2023.

Boris Mikhaïlov est considéré comme l’un des artistes contemporains les plus influents d’Europe de l’Est, il développe depuis plus de 50 ans une œuvre photographique expérimentale autour de sujets sociaux et politiques.