Lukas Hoffmann : secrètes déambulations avec une chambre

Lukas Hoffmann, photographe d'origine suisse, formé aux Beaux-Arts de Paris et qui vit actuellement à Berlin, expose à l’étage du Monoprix d’Arles « Evergreen ». C’est une exposition dont il faut saluer la qualité de présentation. Grâce à un accrochage et une disposition réussis, les différentes séries proposées, prises entre 2016 et 2021, dialoguent bien entre elles.

Contraintes et libertés de la chambre
Pour autant, certains visiteurs se demanderont sans doute quels sont les points communs entre les polyptyques grand format d’arbres, d’herbes folles ou de parois dont la peinture pèle sous l’effet du temps et les photos de rue prises à Berlin de personnes photographié de dos à une courte distance. Au-delà de l’aspect très graphique des clichés noir et blanc qui, étant pris de très près, transforment parfois les formes ou les silhouettes jusqu’à l’abstraction, le point commun de ces différentes séries est d’être prises à la chambre photographique argentique. Le choix d’utiliser un équipement aussi lourd et volumineux qu’une chambre photographique pour de la photo de rue peut surprendre car cette technique nécessite normalement un trépied et de longs réglages. Mais justement, Lukas Hoffmann a décidé dans ces déambulations de s’abstraire de ces contraintes en photographiant furtivement au jugé des passants à moins d’un mètre de lui en tenant la chambre à la main. Cette forme d’improvisation imprécise extrait du réel des clichés qui, en plan serré, capturent de l’inattendu en transformant des vêtements en texture, une chevelure en piège à lumière ou une silhouette en masse sombre incertaine. Très vite, le sujet s’efface derrière une représentation où la composition rigoureuse faite de lignes, de flous, d’ombres et de lumières devient un outil de scrutation attentive du monde.

Lukas Hoffmann. Photographie de rue XIII, 2019. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

Capturer l’acuité du réel
En fait, ce qui ne cesse de guider l’artiste dans son travail, c’est la recherche de détails qui par leur acuité révèlent l’intimité du monde. On dirait que Lukas Hoffmann – qu’il opère au plus près de l’objectif ou produise des tirages de taille imposante – est à la recherche d’apparitions que sa pratique photographique rigoureuse réussira à capturer avant qu’elles ne s’échappent ou disparaissent sous nos yeux. Il nous prouve qu’en de nombreuses situations qui relèvent du quotidien, le réel dans ses multiples recoins se pare d’abstractions. Il suffit le voir d’exercer notre regard à très bien observer. Le visiteur qui avance devant les polyptyques – jusqu’à 24 très grandes images côte à côte – sera saisi par la diversité et la créativité du réel que notre regard – qu’il s’agisse d’arbres ou d’herbes folles – est dans l’incapacité de saisir dans son intégralité. La réalité, quelles que soient la taille et la multiplication des tirages à aucun moment ne s’épuise et continue de nous échapper. Les balafres ou les cicatrices photographiées sur des murs ou sur le flanc d’un container – c’est le polyptyque d’un container Evergreen dont les lettres s’écaillent sous le soleil qui donne son titre à cette exposition – rappellent l’œuvre d’Aaron Siskind. Les aficionados du smartphone, habitués à publier des rafales d’images sur les réseaux sociaux, seront sans doute étonnés tout à la fois par la rigueur, la simplicité et l’humilité de cette œuvre exigeante qui par l’attention qu’elle apporte au cadrage, à la lumière, aux contrastes et à la profondeur de champ fourmille de détails qui magnifient le réel.

Michel Grenié

LUKAS HOFFMANN, EVERGREEN, Monoprix, Arles, 4 juillet-25 septembre 2022.

Lukas Hoffmann a décidé de s’abstraire des contraintes de la chambre photographique en photographiant furtivement au jugé des passants à moins d’un mètre de lui en tenant la chambre à la main. Cette forme d’improvisation imprécise extrait du réel des clichés qui, en plan serré, capturent de l’inattendu en transformant des vêtements en texture, une chevelure en piège à lumière ou une silhouette en masse sombre incertaine. Le sujet s’efface derrière une représentation où la composition rigoureuse faite de lignes, de flous, d’ombres et de lumières devient un outil de scrutation attentive du monde.