Traces, à fleur de peau | Gaël Turine

Nous sommes en compagnie de Gaël Turine dans un véhicule sur une autoroute en Belgique, lors du troisième confinement d'avril 2021. La distanciation sociale est de rigueur. Le photographe nous raconte le projet Traces où il brosse un portrait sensible et engagé des héros du conflit de la pandémie du Covid-19. Commence alors un long voyage intense dans l'émotion photographique.>

Racontez nous la genèse de Traces
Le projet est né à l'initiative de Déborah Cordier, psychologue pour enfants aux hôpitaux d’Iris Sud un groupe hospitalier qui regroupe quatre hôpitaux bruxellois. Cette psychologue avait reçu de nombreuses demandes de l'ensemble du personnel hospitalier –pas seulement les soignants– qui sont sortis de la première vague dans un état de fatigue extrême, en ressentant beaucoup de souffrance. Elle a été voir plusieurs services de l’hôpital jusqu'à remonter au service de communication et la direction générale en demandant s’il n’y aurait pas une action à mener au-delà d'un accompagnement thérapeutique. Ne pourrait-on pas à faire venir des artistes, des créatifs, des producteurs de contenus ? Elle connaissait mon travail sur le vaudou et m'a contacté. Son idée initiale était de documenter les traces laissées par le Covid-19 au sein de l’hôpital entre la première et deuxième vague. En discutant avec cette équipe des hôpitaux, humainement  riche et passionnante, j'ai proposé de monter un studio photo afin de s'éloigner d'une écriture journalistique ou documentaire et d'exprimer quelque chose de plus introspectif. Et l’idée leur a plu. Pour moi c'était la première fois que j'allais faire un boulot comme celui-là. J'imaginais qu'à la sortie de la première vague, les émotions vécues et traversées par ce personnel hospitalier restaient à ce point présentes que –par je ne sais quelle magie qui pourrait s’opérer dans le studio– les choses allaient pouvoir s'exprimer et s’extérioriser… Ils ont validés le processus et m'ont attribué quatre jours par hôpital. Il y a eu seize jours de prise de vue avec une équipe dans chacun d'entre-eux pour contacter des gens dans tous les services, des chirurgiens au personnel d’entretien en passant par les cuisiniers, les brancardiers, le personnel administratif, les techniciens et tous ceux qui étaient dans l'ombre des soignants mais qui se sont retrouvés à bosser dans les hôpitaux comme des dingues au cours de la première vague. Beaucoup ont d'ailleurs été malades et ont été aussi durement frappés que les soignants.
C'est cela la genèse du projet.

 

> Vous assez alors créé un rituel photographique…
J'ai le sentiment qu'avec les 145 personnes que j'ai photographiées, il y avait quelque chose de très collaboratif. Plus encore que dans n'importe quel travail de portrait que j'ai pu faire avant, il y a eu une participation de leur part. Je leur proposais de revisiter ce qu'il s'était passé. Si j’espère que ça n'a pas été trop violent comme démarche, je suis convaincu que cela a été néanmoins un peu brutal parce qu'au moment où la première vague s'est arrêtée et que les activités hospitalière ont repris, ces personnes n'ont pas eu même une demi-journée de congé pour se remettre de ce qu’ils avaient traversé… La fatigue psychologique et physique était palpable. Elle était à fleur de peau lorsque à quelques semaines de la fin de la première vague, ils s'entendent dire: Écoutez, replongez vous. Laissez vous porter dans ce que vous avez traversé. Voyons ce qui remonte à la surface. Voyons les émotions qui apparaissent… Et moi, comme je ne vous connais pas, je vais interpréter ce que je ressens. Je vais être, entre guillemets, à l’affût, et je vais essayer de m'engouffrer dans ce que vous allez exprimer. Mais soyez vraiment avec vous-même.
C'est ainsi que cette ritualisation elle s'est opérée.
Les gens entraient dans le studio lumière toutes allumées. Nous avions de dix à vingt minutes de discussion pour expliquer le projet, pour en savoir un peu plus sur l’un et l’autre. Puis à un certain moment, je mettais un terme à la discussion, j’imposais un silence qui durait dix minutes pour certains et parfois quarante minutes pour d'autres personnes. Pendant ce moment de silence, les lumières sont  éteintes, il n'y a que la lumière du flash avec le petit réflecteur qui éclairait les visages lorsque je déclenchais. Dans ce moment de silence, les seules paroles qui ont pu être prononcées, c'est seulement si la personne avait besoin d'exprimer quelque chose d'essentiel, ou juste pour meubler, ou parce que moi je laissais la personne complètement libre d’être ce qu'elle voulait être. Il y a des gens qui bougeaient, qui circulaient. D'autres s'écartaient du fond que j'avais installé pour aller vers la lumière ou ils s'en éloignaient et je devais essayer de les ramener sous la lumière. Parfois je déplaçais mon spot et mes réflecteurs pour faire des gros plans, des plans en taille, de coté, etc.. Au cours de chaque séance, le set-up lumière changeait. Ce qui a permis à tout ce qui est venu de se déposer dans ce studio, c’est que ce studio s'est tout d'un coup transformé en toute autre chose qu'un studio photo. Nous étions dans un lieu où les personnes sont venues déposer énormément d’émotions. L'émotion était également présente ces derniers jours car nous avons distribué le livre gratuitement au 2.500 employés de ces quatre hôpitaux..

 

> Le livre Traces pour le personnel hospitalier
Chaque membre du personnel a reçu un exemplaire du livre. Le retour que j'ai eu a été extraordinaire avec les personnes que j'ai photographié lorsqu'elle ont pris un instant pour revenir, pour regarder la photo qui a été sélectionnée, pour regarder la mise en page du livre. Il y a toutes ces personnes qui reconnaissaient des collègues. Il y a aussi les réactions avec les personnes qu'elles ne connaissent pas parce qu'elles travaillent dans l'un des autres sites hospitaliers, etc. Cela a généré beaucoup d’émotions y compris dans l’équipe qui n’a pas été photographiée mais qui a également reçu le livre. C'est-à-dire que j'ai photographié 145 personnes sur 2.500 donc ce n’est pas beaucoup. Le retour que l'on a eu était : ok, je ne suis pas dans le livre mais je me reconnais complètement dans ce qui est exprimé. Je me reconnais aussi dans les mots qui ont été mis. Car il y a de nombreux témoignages qui ont été récoltés par Caroline Lamarche, l'écrivaine qui a fait un important travail d’édition, de montage des textes.

Maxime, groupe hospitalier Iris Sud à Bruxelles.  Traces, Gael Turine

> Les mots de l’émotion
Le groupe hospitalier Iris Sud de Bruxelles ont créé une adresse email pour que chaque personne puisse s'adresser directement à l’écrivaine et lui dire : voilà ce que j'ai à dire. La question qu'elle a posée c’est : que pourriez-vous dire de ce qui a été vécu, de ce que vous avez vécu à l’échelle individuelle ou à l'échelle collective et que vous seul pourriez exprimer ? Chaque personne était absolument libre d’écrire ce qu'elle souhaitait : une phrase un paragraphe, une page entière… Certaines personnes ont préféré être enregistrées. Cela se faisait après la séance de prise de vue parce qu'il y a beaucoup de personnes qui sont sorties de ces séances de prise de vue extrêmement émues. Nous avions à la sortie du studio un dispositif qui était composé d'une personne  du service com’ et d'une psychologue. Il y a vraiment eu la mise -en-place d'un dispositif humain pour accueillir les personnes et les accompagner à l'issue de la prise de vue. Et moi, au sein du studio, j'ai vu énormément de gens craquer. Moi, j'ai craqué plusieurs fois aussi parce que l'accumulation de ces émotions finissait par être difficile à gérer. Il y avait des personnes à la sortie de la prise de vue qui avaient besoin de rester en lien avec quelqu’un. Elles ne pouvaient pas rester seules dans le couloir de l'hôpital avec ce qu'elles venaient de traverser comme grosse émotion dans le studio. Et non seulement, elles avaient l'occasion alors de parler avec la psychologue, elles avaient aussi l'occasion de pouvoir délivrer un témoignage qui était alors enregistré par la personne du service com’. Cette personne allait retranscrire l'enregistrement audio pour l'envoyer à l’écrivaine. Donc l’écrivaine se retrouvait un peu comme étant une boîte aux lettres à recevoir des dizaines et des dizaines de témoignages, anonymes ou non. Elle a fait un travail d'édition, c'est-à-dire que de chaque témoignage elle a gardé ce qui lui semblait le meilleur, le plus convaincant afin d'éviter les redondances entre les témoignages. Elle s'est autorisée à extraire certaines parties qu'elle a séquencé tout au long du livre.

> Le studio est une scène théâtrale où la lumière révèle
Du point de vue de la lumière par exemple, j'ai cherché à isoler les visages, les mains et les corps. Le choix du fond noir est intentionnel afin n'avoir aucune lumière derrière, tout comme avoir une seconde lumière et jouer qu'avec les réflecteurs pour aller chercher des petites choses dans les parties non éclairés. Tous cela est voulu, oui. Il y a une véritable intention d'aller éclairer, au sens de soulever ce qu'il me semblait nécessaire de raconter de chacun des visages. Il y a une phrase dans le texte d'introduction écrit par Pascal Chabot, un philosophe qui a travaillé sur le burn-out en milieu hospitalier notamment sur le film incroyable Burning out qu’il a coréalisé et réalisé pendant un an dans un hôpital parisien. Il dit une chose très lucide. Et parmi les différents environnements professionnels, s'il y a bien un environnement dans lequel cela s'applique c'est dans le secteur des soins. Les visages n’oublient rien de ce qu’ils ont traversé. C'est très juste. C'est en partant de cela que je me suis dit : c'est là-dessus que je dois travailler.
Donc oui, il y a eu un effort de lumière. Je vois le lien que l'on peut faire avec une forme de théâtralisation. Par contre, là où il n'y a aucune théâtralisation, c'est dans ce que chacune de ces personnes a fait de son corps. Il y a eu des moments où les personnes ont fait des gestes, ils ont porté les mains à leur visage, ils ont eu des crispations de mains, ils se sont presque enlacés eux-mêmes avec leur propre corps. Il y a un homme qui s'est mis en auto-hypnose sans me prévenir. Après cette fameuse discussion d'un quart d'heure je lui propose d'aller vers le fond. J'installe les lumières, j’ajuste la hauteur du fond en fonction de sa taille, et le temps de faire ces deux ou trois ajustements techniques, il s'est mis en auto-hypnose. Lorsque je me suis mis devant lui et j'ai continuer à lui parler pour lui expliquer que les flashs allaient éclairer. Que s'est-il passé ? C'est que pendant ce moment d'auto-hypnose, il a joué deux rôles. Il s'est mis dans la peau du soignant et du patient, soignant/patient, soignant/patient. C'était d'une force hallucinante ! Je me suis à pleurer en le photographiant. Je n'arrivais plus à travailler. Alors, j'ai cessé de faire des photos, j'ai posé l'appareil sur la table et je me suis assis. Je me suis rendu compte de la puissance humaine de ce que j'étais entrain d’observer chez cet homme. Et lui, il a continué parce qu’il ne se rendait pas compte que j'ai arrêté de prendre des photos. Lorsqu'il s'est réveillé, il est sorti de son hypnose, il s'est assis en face de moi et il m'a demandé : mais, comment allez vous ? Alors là tu peux imaginer que moi, je me suis écroulé. Il m'a alors expliqué que c'est grâce aux séances d’hypnoses qu'il a tenu. Lorsqu'il sortait des unités Covid-19, il se mettait en auto-hypnose, réalisait une espèce de re-set avec lui-même avant de rentrer en unité Covid-19.
Pendant cette séance d’auto-hypnose, il a effectué des gestes et l’on pourrait se dire qu'il y a de la théâtralisation. Mais je peux dire que dans les toutes les photos où les gens ont des gestes quelles qu’ils soient, il n’y a aucune forme de théâtralisation. Car dans cet espace clos, c'est tout le contraire, c'est tout ce que peut favoriser un studio. C’est qu'il n'y a aucun regard social.

Ce studio semble être devenu ce premier lieu où quelque chose allait pouvoir être exprimé.

> Les corps ont parlé, les visages ont parlé…
Je suis photographe, mais je ne suis pas photographe employé par les hôpitaux. Je suis un photographe indépendant. Les personnes ont choisi de participer à ce projet sur une base volontaire. La manière dont le projet leur a été expliqué par les équipes de com’ a entrainé une véritable adhésion, d’autant plus que nous étions au lendemain de la première vague. Ils n'avaient pas encore eu la moindre minute pour exprimer quoi que ce soit, et ce studio semble être devenu ce premier lieu où quelque chose allait pouvoir être exprimée. Et donc les corps ont parlé, les visages ont parlé… J’espère –pour moi qui suis plutôt photojournaliste– que ces portraits pourront devenir une forme de documentation de ce qu’il s’est passé, et pas seulement une série de portraits de personnes qui ont souffert.
C’est une preuve de ce que le personnel hospitalier a enduré et continue d’endurer, c'est ainsi que je le vois.
En dehors de cette personne qui est rentré en auto hypnose, il y a d’autres portraits ou les gens ont eu des gestes singuliers. On pourrait croire à une forme de théâtralisation Mais en fait ça ne l'est pas du tout. Je pense qu'il y a eu une telle confiance –non pas en moi– mais dans tout le processus qui a été mis en place en amont.

Émilie, groupe hospitalier Iris Sud à Bruxelles.  Traces, Gael Turine

> Le processus
La première discussion sur ce travail a eu lieu au mois de mai et finalement les photos ont eu lieu à l’été 2020. Le livre et le site Web sortent maintenant, en mars 2021. C’est un long processus, et tout cela s'est fait dans un climat de bienveillance à l'égard du personnel. Et en général en Belgique, tous les catalogues et tous les outils de communication qui sortent un service de com' d'un groupe hospitalier sont très institutionnel, très convenus. Et donc tout d'un coup, les personnes qui sont venues se faire photographier se sont rendues compte que ce projet a été initié par l'hôpital. C’est pas un journaliste indépendant qui vient et qui a demandé des autorisations. Non, c'est un hôpital qui décide de reconnaître la douleur de son propre personnel et de la regarder droit dans les yeux et dire on ne va pas le minimiser. Ce que notre personnel hospitalier a vécu est absolument unique dans l’histoire du secteur de la santé depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Nous devons absolument faire un travail de mémoire autour de ce que notre personnel hospitalier a vécu. On est en dehors du champ de la com' qui frôle parfois le marketing. Nous sonnes sortis de cela et je crois que pour le personnel hospitalier cela a énormément joué dans la confiance qu'ils avaient dans le projet et donc dans leur capacité à pouvoir livrer quelque chose.

Farida, groupe hospitalier Iris Sud à Bruxelles.  Traces, Gael Turine

> Le rôle de Deborah Cordier
La psychologue s’appelle Deborah Cordier, elle travaille en pédiatrie au sein des hôpitaux à Bruxelles. C'est elle qui a eu le sentiment qu'il y avait peut-être place à autre chose que les procédés thérapeutiques plus classiques qui pourraient être à l'écoute de ce que ses collègues avaient enduré. Et donc c''est elle qui a fait la proposition à différents services de ces hôpitaux pour que l'on puisse faire venir à l’époque un peintre, un sculpteur, un graveur, une graphiste ou un photographe. Mais en tout cas, elle voulait faire intervenir des gens dans le domaine de la création pour essayer de voir comment opérer un travail mémoriel autour de la crise Covid-19. Elle connaissait mon travail et m'a contacté en me demandant si je serais intéressé à travailler autour de la notion des traces laissées par la première vague au sein d’un hôpital. Et donc tout est parti vraiment à partir de l'initiative d'une seule personne, ensuite porté par différents services de l’hôpital pour remonter jusqu'au service de la com' qui a vraiment alors pris le projet en main et la fait remonter à la Direction générale Et tous ces services ont été convaincu sans trop de difficulté. Et comme ce sont quatre hôpitaux, Il y a des moyens importants qui ont été mis à disposition pour réaliser ce travail. C'est un projet assez transversal et global parce qu’il y a beaucoup d'intervenants différents extérieurs à l'hôpital. Mais il y a vraiment une équipe formidable au sein des hôpitaux qui a abattu un travail énorme, en amont et en aval. Ils sont encore aujourd'hui en train de distribuer les livres aux employés.

> Le retour à la réalité
À titre personnel, je suis loin d'avoir digéré les séances de prise de vue, la lecture des témoignages, d'avoir revu toutes ces personnes pendant les journées de distribution du livre, etc. Il y a eu beaucoup d’émotions, j'étais moi-même aussi à la sortie du premier confinement, même si je n'avais pas travaillé en unité Covid-19. Il y a des fragilités aussi qui étaient là. Et je pense et je le ressens, que ces séances de prise de vue m'accompagnent encore et vont m'accompagner pendant un certain temps. L'un des quatre des hôpitaux est littéralement à 125 m de chez moi Il y a une proximité avec l'hôpital qui est ce qu’elle est. Et moi qui fait tout à vélo dans Bruxelles, je croise régulièrement dans mon quartier des gens de cet hôpital. Les ambulances qui entrent et qui sortent je les entends. Il y a quelque chose qui continue d'entretenir un rapport particulier avec l'un des quatre hôpitaux dans lequel j'ai travaillé. Et il y a tout simplement que les émotions ressenties dans ce studio ont été telles qu’elles sont encore avec moi. Elles sont encore avec moi car je n'étais pas au bout du monde. J'étais au coin de ma rue et du coup il y a eu aussi des échanges très forts. Je me suis retrouvé littéralement avec des personnes qui se sont écroulé en pleurs dans mes bras… Et donc je ne dis pas que je n'étais pas préparé à ça, mais s’accumulant cela devenait lourd à porter. Peu de temps après, pour d'autres raisons mais liées à cela, –je te le dit en toute transparence parce que j'en ai pas honte– mais, voilà, je suis retourné voir mon psy ! Pour d'autres raisons qui m'appartiennent et qui font partie de ma vie privée mais aussi parce que je sais que ce que j'ai vécu là dans ce studio avec ces 145 personnes m’a vraiment bouleversé. Forcément, il y a d'autres choses de la vie qui peuvent remonter à la surface. Et voilà… Comme photographe, je pense que je ne pratiquerais plus le portrait de la même manière. Il s'est joué quelque chose là. Alors tu as raison, tu as parlé de la théâtralisation mais ça ne convient pas pour tous les travaux de portraits bien évidemment que non. Il ne faut pas que ça devienne un gimmick, il faut que ça soit pertinent. Il faut que ce soit mis au service d'une réelle intention, mais c'est vrai que d'avoir été peut-être un peu plus incisif un peu plus persuadé de comment je voulais écrire ces portraits, me fait penser qu’aujourd’hui pour des prochains portraits même si c'est en extérieur, même si c'est à la lumière du jour dans un jardin, je crois que je réfléchirai le portrait dorénavant un peu autrement de manière sans doute moins hasardeuse. Peut être beaucoup plus éditorialisée, mais pas au sens magazine du terme mais réfléchie.

Catherine, groupe hospitalier Iris Sud à Bruxelles.  Traces, Gael Turine

> Dans les portraits, c'est le passé immédiat qui a été photographié…
J'ai découvert –c'est la première fois que je l'expérimentais dans mon travail de photographe– qu'avec la photographie dans un procédé comme celui que l'on a développé dans le studio, on peut aussi photographier le passé. Alors ça paraît trivial, mais je ne l'avais jamais pratiqué. Et de revenir sur le passé, et que ce soit le passé qui émerge à ce point dans le visage, dans les corps, je trouve que c'est absolument magnifique par rapport à ce que l'on sait de la photographie ou comment on l’utilise (la photographier capture le présent, l'instant présent…).
Cela, sans pour autant que les gens arborent un objet, car non, ils sont juste avec eux même, le passé remonte et habite complètement un corps et un visage. Et cela aussi comme photographe, c'est une première expérience.
Chacune des photos est différente parce que –j'ose croire– chacune des personnes a pu être vraiment elle-même. Elle ne pas été dans un rôle. J'ai photographié Catherine Goldberg, la directrice générale des hôpitaux Iris Sud. C’est la big boss. Je pensais que Catherine Goldberg allait devoir tenir son rôle de capitaine de navire. Elle a tenu un sacré navire, elle et toute son équipe. Elle allait sans doute être dans un rôle parce que c'est trop important, il y a une fonction. Mais en fait au bout de quelques minutes…
Catherine Goldberg est dans le livre, et pour les gens qui ne savent pas qu'elle est la directrice générale, on ne fera aucune différence entre elle et l’infirmière qui s'est complètement écroulée. Parce qu'elle a été comme une éponge, et elle est encore aujourd'hui complètement habitée de ce que son personnel a traversé et continue de traverser puisque nous sommes en pleine troisième vague. Et donc son visage ne diffère pas des autres. En 1 minute 30, elle avait complètement décroché de sa fonction. Quand Catherine Goldberg est sortie du studio, j'ai pensé que si elle-même, la big boss, adhère à ce point au projet et qu'elle ose montrer ses fragilités, ses vulnérabilités au même titre qu'un médecin qui ne s’en ait toujours pas remis, c'est que le projet est gagné ! À travers toute la symbolique de la patronne qui se laisse aussi aller, c'était hyper important.

Le personnel hospitalier moscovite, bruxellois ou parisien a vécu le même enfer

Quand les hôpitaux Iris Sud ont décidé de m'accorder le projet, sans prétention, je crois qu'ils se sont dit que ce que l'on réalise à Iris Sud avec notre personnel, avec notre staff, mais en fait le personnel hospitalier est universel, qu'il soit moscovite, bruxellois ou parisien… Ils ont vécu le même enfer. Et j’ose espérer que le personnel hospitalier parisien pourra complètement se reconnaître dans ces visages. C'est universel.

> Le livre est né d'un cri
Oui, il y avait un cri. Il y avait ce cri chez chacune des personnes photographiées et chez chacune des personnes de l'équipe Traces au sein des hôpitaux Iris Sud. Je ne dirais pas qu'il était le mien au départ. Ce n'est qu'après ma première journée de prise de vue que j'ai rejoint le groupe du cri. C'est un peu comme ça que je dirais les choses. Effectivement, comme toi, comme tout le monde, comme les personnes qui étaient dans la pièce, on suivait les nouvelles au travers des médias. J'avais fait le choix de ne pas travailler en unité Covid-19 parce que j'ai des enfants et que je voulais me mettre à l’abri de cela. Mais c'est en commençant ce travail de portrait, dès les premières sessions du premier jour que j'ai pris la mesure de ce qu'ils avaient traversé, et donc le besoin de le crier. Oui, je pense que j'ai rejoint leur cohorte. Le mot cri est assez approprié !

Propos recueillis par Didier de Faÿs


Le livre Traces rend hommage aux soignants confrontés au coronavirus. Il s’agit d’un recueil de témoignages et de portraits photographiques du personnel des hôpitaux bruxellois Iris Sud collectés à la suite du choc de la première vague du Covid-19. Près de deux cents infirmiers, médecins, agents d’entretien et employés administratifs se sont confiés au travers de 172 pages. C’est l’écrivaine Caroline Lamarche qui a rassemblé les textes, Gaël Turine signe les photos. Paru aux éditions Luc Pire, l’ouvrage est disponible au prix de 35 euros en librairie et via le site www.tracesCovid-19.be, qui raconte le projet et en partage des extraits.

Gael Turine raconte son projet Trace. Dans un processus inédit avec le personnel du groupe hospitalier Iris Sud de Bruxelles, le photographe dresse le portrait du conflit de la pandémie.