Transparence et équité pour la Photographie en Hauts de France | Lettre ouverte à Xavier Bertrand, Président de la région Hauts de France

Lors du week-end d'inauguration de l'Institut Pour la Photographie à Lille, projet porté par la Région Hauts-de-France, la Maison de la Photographie a souhaité exprimer son point de vue, et faire partager son combat pour une photographie équitable, transparente et durable.

Lettre ouverte à Xavier Bertrand, Président de la région Hauts de France, le vendredi 11 octobre 2019 : Transparence et équité pour la Photographie en Hauts de France.

Les lignes de la main lors de l'exposition Nathalie Déposé (lauréate de la Bourse du Talent) à la Maison Photo de Lille, septembre 2019. 

Monsieur le Président,

J’ai bien reçu votre invitation à l’inauguration, le 11 octobre, de l’Institut pour la Photographie, en qualité de Directeur de la Maison de la Photographie de Lille.

Permettez-moi de vous écrire mon indignation quant à ce geste, que j’interprète comme particulièrement cynique, au moment où la Maison de la Photographie vient de se séparer de son administratrice, ajoutant un licenciement aux 4 précédents. Cynique aussi, alors qu’en ce début octobre 2019, nous n’avons toujours aucune réponse de votre part sur la reconduction de la subvention pour les Transphotographiques en 2019, ni sur la demande de subvention en fonctionnement. Cynique enfin quand on sait combien votre projet d’Institut écrase sciemment l’existence de la Maison de la Photographie, qui contribue pourtant depuis plus de 22 ans à l’histoire de la Photographie sur les Hauts-de-France et au-delà.

Vous êtes d’ailleurs le seul représentant d’une collectivité territoriale à ne pas répondre aux sollicitations de la Maison de la Photographie, et à n’accorder aucun soutien. 

Depuis maintenant presque 3 ans, vous avez personnellement multiplié les annonces spectaculaires sur votre Institut, et voulu laisser croire qu’il se créerait non pas en remplacement de la Maison de la Photographie, mais en complémentarité. 

Je ne reviendrai pas sur les nombreuses propositions de collaboration que je vous ai adressées depuis la première présentation publique de votre projet. Je ne reviendrai pas non plus sur les nombreux échanges écrits et réunions, qui au final témoignent selon moi d’un mépris absolu des acteurs du territoire, de la Maison de la Photographie, mais aussi d’une grande partie des artistes photographes régionaux. 

Vous poursuivez votre stratégie, sans écouter, sans entendre, sans voir. Savez-vous dans quel état financier, social et moral se trouve le tissu artistique local aujourd’hui ? Savez-vous combien les citoyens sont écoeurés par le manque de considération pour leurs problèmes quotidiens, par les pratiques politiques anciennes, et par les projets pharaoniques portés par les élus ?

Les Grands Débats nationaux, et plus particulièrement les Grands Débats Culture, organisés par l’Etat au printemps 2019 après la crise des Gilets Jaunes, avaient pourtant produit des conclusions riches et instructives sur la nécessité de transparence, de co-construction, d’équité, et de modération dans les projets, pour rapprocher les administrations des habitants. Tout cela ne vous a semble-t’il pas atteint.

Arles à Lille n’a toujours aucun sens. Arles est certainement l’un des plus beaux événements dans la Photographie, mais son identité est à Arles, et pas à Lille. Le fait de confier le pilotage de l’Institut à l’équipe dirigeante d’Arles, qui n’est autre que celle précédemment du Musée de l’Elysée de Lausanne, est à mon sens une marque de défiance forte envers les acteurs du territoire et de leurs capacités à relever eux-mêmes un tel défi.

Pourtant, au début, lors de la présentation en été 2017, vous aviez eu l’idée de collaborer avec ce Festival pour apporter du rayonnement à un projet au Nord de la France. Vous aviez la force financière de la Région Hauts-de-France. Vous aviez la bonne volonté de la Maison de la Photographie. Vous aviez les talents de notre Région. Vous auriez pu faire travailler intelligemment ces forces ensemble, co-construire un projet non seulement un projet ambitieux pour tous les territoires de la Région, mais aussi un projet à impact durable et positif sur l’emploi artistique local, la création, la dynamique associative et l’accessibilité à la Photographie pour les habitants les plus éloignés de la culture.

Finalement, vous avez fait au plus simple : vous vous êtes “offert” Arles à Lille en pensant que cela suffirait à faire de votre projet, le projet culturel majeur au Nord de Paris. En vous offrant Arles, vous achetez au prix fort sa renommée, sa direction artistique, ses expos, ses animations culturelles, que vous venez plaquer dans la ville-centre de la Région, déjà sur-dotée en équipements culturels, pas loin des gares pour y faire venir plus facilement la presse parisienne. Et ce, au prix modique jusqu’à présent de 4,35 millions d’euros, issus de l’argent public provenant des contribuables régionaux. Pour mémoire, et à titre de comparaison, la Maison de la Photographie a été soutenue au total sur 22 ans à hauteur de 1,4 millions d’euros par la Région.

Quel cadeau ! Car oui, rien n’est trop beau pour marquer de son empreinte ce laboratoire qu’est la Région Hauts-de-France pour l’éventuel futur candidat à l’élection présidentielle en 2022. Dans la même logique, finalement, je pense que vous pourriez également vous offrir le festival de Cannes à Lille, et puis celui d’Avignon pour le Théâtre !

Vous allez inaugurer en grande pompe la pré-figuration d’un Institut qui n’existe même pas encore vraiment,  pendant que la Maison de la Photographie continue elle, de licencier ses salariés. Comme bien d’autres structures culturelles de notre région d’ailleurs.

Les actions et budgets votés de 2016 à 2019 par le Conseil Régional des Hauts de France à la Maison Photo et à l'Institut pour la Photographie. Le budget accordé par le Conseil Régional représente 0,0068% de celui de l'Institut pour la Photographie.

Depuis 22 ans, nous nous sommes accrochés, dans un quartier très défavorisé, pour faire vivre la Culture et la Photographie à Lille. Et ce, avec des budgets toujours très inférieurs à ceux que les collectivités publiques consacraient à leurs propres équipements culturels. 

Nous n’avons jamais démérité, en faisant venir sur notre territoire, le meilleur de la Photographie Internationale dans les lieux les plus emblématiques de l’Euro-région, en soutenant la création régionale, en exposant dans nos murs ou hors les murs plus de 300 photographes issus des Hauts-de-France. Vous ferez certainement tout cela en plus grand et en plus beau, en injectant les millions d’euros qui ne sont pas les vôtres, au service de votre projet politique dont personne n’est plus dupe aujourd’hui. Mais il me semble d’ores et déjà que les artistes régionaux sont les grands oubliés de votre projet.

Nous ne baisserons pas les bras. Nous continuerons de combattre et de dénoncer la culture qui dépense sans compter, la culture des paillettes, la culture au service des ambitions personnelles. Une culture qui ne s’inscrit pas dans le développement durable des territoires, en faisant fi des richesses déjà ancrées sur la région.

C’est dans cet esprit de liberté, de justesse, d’équité, que j’ai lancé une série de tables-rondes, dont la première a eu lieu le Mardi 8 octobre 2019, à la Maison de la Photographie. Intitulée “La Photographie en danger”, cette soirée a réuni une centaine de participants, et a ouvert les vrais débats avec des photographes, agents, iconographes, journalistes, centres culturels, institutions… Avec toute une profession qui est aujourd’hui au bord de l’asphyxie. Elle a soulevé la précarité et la souffrance de beaucoup d’artistes dans nos Régions, et a révélé les fortes similitudes entre les fragilités des structures historiques de la Photo en France comme le Château d’Eau à Toulouse, les Voies Off à Arles ou la Maison de la Photo à Lille. Elle confirme que les pouvoirs publics et les élus sont bien trop déconnectés des enjeux du terrain et particulièrement dans les Hauts-de-France actuellement. Ces rencontres constituent le point de départ d’un collectif pour une Photographie Durable, qui aura vocation à interpeller les responsables politiques, et à faire bouger les lignes.

Pour ce qui concerne l’Institut, qui ouvre ce 11 octobre 2019, je souhaite continuer de vous interpeller pour qu’il s’inscrive dans une politique plus large et plus juste de soutien à l’ensemble des structures photo de votre Région, et pour que son succès profite largement aussi aux artistes régionaux, et à parité avec les femmes photographes. Je resterai vigilant sur tous ces points, ceux de la transparence et de l’équité.

J’espère que nos actions, répétées, tenaces, et toujours respectueuses, finiront par arriver à vous atteindre. J’espère que vous écouterez ceux qui ne sont plus entendus, ceux à qui vous prétendez vous adresser pour porter un nouveau projet pour la France en 2022.

Je vous prie de croire, Monsieur le Président, en l’assurance de mes meilleures salutations.

Olivier Spillebout

Directeur & Fondateur de la Maison de la Photographie