L'île perdue | Sébastien Leban

L'île de Tangier est une métaphore de l'absurde. C'est la chronique de la mort annoncée d'une des communautés les plus reculées de l’est des Etats Unis. Ses habitants, climatosceptiques convaincus, voient leurs terres s’enfoncer peu à peu dans l’océan et refusent la réalité qui s'écrit sous leurs yeux.

Aux commandes de son bateau à moteur, James Eskridge, maire de Tangier, s’éloigne du dock. La rive s’estompe et une seule pensée le hante : la crainte de voir disparaître son île , qui accueille les siens depuis près de deux siècles. James sait que les jours de Tangier sont comptés. La menace, c’est la montée des eaux, couplée à l’érosion. L’océan qui fait vivre les insulaires depuis des générations les condamne aujourd’hui à une disparition certaine.

Punition divine, fatalité ou réchauffement climatique ? Le maire récuse cette dernière possibilité : “L’érosion emportera l’île bien avant la montée des eaux. Je ne crois pas dans le changement climatique, ni personne ici d’ailleurs.”.

Depuis les premiers relevés cartographiques vers 1850, l’île a perdu les deux tiers de sa superficie. Plantée au milieu de la baie de Chesapeake, à 160 km de Washington DC, Tangier culmine à 94 centimètres au-dessus du niveau de la mer. C’est la pêche du crabe qui nourrit la très conservatrice et religieuse communauté de 460 habitants. Lors de l'élection présidentielle de 2016, Tangier a accordée au candidat Donald Trump 87% de ses voix.

Alors que certains placent leurs espoirs en Donald Trump, d’autres préfèrent s’en remettre à Dieu. Chaque dimanche, le pasteur distille au cours de son sermon, de fermes positions anti mariage gay, pro-life et un soutien indéfectible à Israël. Mais la volonté divine se rappelle au souvenir des fidèles lors des grandes marées lorsque l’océan recouvre alors le rivage, envahit les routes et les jardins, offrant pour quelques heures un avant-goût de la catastrophe annoncée.

Si Washington ne propose pas une solution rapidement, accompagnée de millions de dollars pour la construction de digues, Tanger pourrait disparaître dans les eaux d’ici 25 ans. Ses habitants compteront parmi les premiers réfugiés climatique des Etats-Unis.

Sébastien Leban

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Sébastien Leban est photojournaliste indépendant et autodidacte, né en 1987. Il a grandi en Lorraine dans un bassin minier et sidérurgique. L’univers prolétaire et laborieux qui l’entoure pendant son enfance influence et inspire les sujets qu’il aborde. 
Entre 2013 et 2015, il vit et travaille en Israël. Depuis, il poursuit un travail de documentation du conflit israélo-palestinien avec une approche qu’il veut sensible et humaine afin de sonder deux sociétés qui s’opposent et s’affrontent depuis près de 70 ans. 
Depuis 2018, il aborde la question du dérèglement climatique et de son impact direct sur les populations. 
Sébastien Leban est membre de l’association Divergence et travaille régulièrement en commande pour plusieurs titres comme Le Monde, L’Obs, Le Point, Paris Match, L’Equipe Magazine, Grazia, Le Parisien Week-End.