Il faut commencer par prendre le temps d’écouter des paroles, brutes, d’un collectif : un bruit de chaînes, de grillages, des voix qui suintent et surplombent les escaliers que vous grimpez pour rejoindre l’espace d’exposition. Ça cogne, ça grince. C’est une chambre d’écho, puis soudain la douceur d’une musique. On est prévenu par ce sas. Un seuil. Le son, du début à la fin de la visite, ne sera d’ailleurs jamais l’ameublement des images : il accompagne le regard et en accroît l’acuité. La voix sera préférée au texte, à la police des lettres.  

Puis c’est all in, la machine se met en route. Si l’on passe le temps nécessaire à lire toutes les faces des petites pièces, on voit des lignes, invisibles, tissées d’une  série à l’autre. Circulation d’humeurs où les sujets des portraits affirment leur droit d’exister sans l’image. Mohamed Bourouissa est moins Auteur qu’il n’est l’auteur des autres. Celui qui ramasse les tickets perdus pour les transformer : loin des stéréotypes, la narration se construit par hybridation, et le visiteur circule plus qu’il n’erre, puis repart avec les affiches gratuites, dont il imagine faire quelque chose sur ses propres murs.

« Libre-échange » questionne : qu’est-ce qu’une image ? Comment la lit-on ? Peut-on parler de lecture de l’image ? L’artiste nous rappelle à l’ordre d’une littérature qui existe autrement : celle de l’enquête, de l’investigation collective. Celle où des modes d’existence s’écrivent par le dissemblable. D’un espace à l’autre, on se rappelle que la pratique artistique est autre chose que la production culturelle et ses minorités bienheureuses : c’est une polyphonie migratoire vis-à-vis de laquelle tout l’art est de se compromettre. Ainsi du directeur du magasin qui prend en photo ses voleurs : hommage paradoxal au délit qui prétend au sublime. La qualité médiocre des images rend service à ce désir de dire le geste plutôt que d’identifier l’acteur ; où se superposent des filtres, plus ou moins opaques, plutôt que s’opère un fichage identitaire.

Représenter le monde d’aujourd’hui, c’est dupliquer, faire prototype. L’« Histoire », non ! Arrêter de le dire. Penser plutôt la répétition du reste : il y a comme une dignité littéraire de la subsistance, chez Mohamed Bourouissa. Alors oui, parler d’écologie, de formes de vie, de critique de la raison nègre, d’écriture sans écriture, d’apocalypse arabe, oui mélanger tous les titres d’ouvrages, occuper l’espace par un banc de livres à disposition, où sont voisins Etel Adnan, Simone Weil, Tarek Lakhrissi, Booba, Michaux, Achille Mbembe, Kenneth Goldsmith, Hiroya Oky, Spinoza, Annie Ernaux et j’en passe… faire œuvre inspirante de l’essai, de la musique, du roman, de la philosophie, de la bande-dessinée, du manga… Parce que c’est cela, manifester le monde contemporain. Monde qui ne peut qu’être manifeste : au présent, au moyen d'un dispositif où voir, c'est faire l'épreuve du  multiple qu'on nous offre d’expérimenter dans cette exposition. Je pense à Annie Ernaux, dont je feuillette l’ouvrage : « Comme chaque fois que je cesse de consigner le présent, j’ai l’impression de me retirer du mouvement du monde, de renoncer non seulement à dire mon époque, mais à la voir. Parce que voir pour écrire, c’est voir autrement. C’est distinguer des objets, des individus, des mécanismes et leur conférer valeur d’existence. » (Regarde les lumières mon amour, 2016).  

Au fond, c’est un soulagement : Arles n’est pas polie, et elle avait besoin de cette exposition pour se le rappeler.

Adèle Godefroy, Arles, 9 juillet 2019