Interview avec Jonathan Abbou

Jonathan Abbou a un parcours atypique : diplômé en psychologie, il choisi la photographie pour exprimer toutes les failles de son univers personnel. Portrait d'un enfant de Montreuil. 

Propos recueillis par Constance Cottus​

Vous avez un parcours atypique. Diplômé en psychologie, vous avez fait carrière dans la photographie, pourquoi ce choix ?

Pourquoi je suis diplômé en psychologie clinique? c'est simple je vais toujours jusqu'au bout des choses, je fini toujours ce que j'ai commencé. Quand je laisse quelque chose en friche, j'ai comme l'impression que cela continue à flotter à l'image de l'âme d'un pendu! A l'époque de mes études, j'avais engagé un double cursus. Je faisais l'école de photo de Toulouse et en parallèle je commençais des études universitaires. Au départ je ne considérais pas la photographie comme quelque chose de sérieux mais plutôt comme une manière d'exprimer mes univers intérieurs. D'ailleurs, j'ai été renvoyé de l'école photo pour cause d'absentéisme. La psychologie, comme d'ailleurs toutes les disciplines universitaires, m'a beaucoup aidé à conceptualiser les phénomènes. Comprendre, analyser, aller de l'existant vers la théorie et ces automatismes que j'ai intériorisé mon permis grâce à cette dialectique, de transposer une méthodologie à la photographie. Dans les deux domaines on est dans le ressenti. D''un coté pour en donner une interprétation on dispose d'outils conceptuels, de l'autre on a des outils matériels. Dans les deux cas on exprime des affects avec des techniques différentes. L'art que j'ai choisi a toujours été une interprétation du réel au travers du prisme de mes affects.

Justement quel est votre univers personnel?

Mon univers personnel exprime une faille. Aujourd'hui je le comprend mieux. Je vais m'étaler un peu pour bien vous faire saisir l'essentiel de ma pensée d'aujourd'hui..Je viens de vivre une rupture sentimentale assez éprouvante et je m'aperçois que la personne qui vivait cette histoire avec moi remplissait ces fissures comme quelque chose qui viendrait remplir un creux et toutes les ramifications qui s'y rapportent. Quand on est rempli par l'autre, on ne s'en rend pas compte. C'est lorsqu'il y a désinvestissement affectif de la personne, que le trou se révèle bel et bien. Aujourd'hui tout mon travail psychique, dans la solitude, est d'investir ce trou. Sans être un grand illuminé, j'ai trouvé dans le mysticisme, les choses et les réponses qui me comblent. Toute ma vie j'ai essayé de me rapprocher de cela, , toute ma photographie bien que agnostique jusqu'à présent, est teintée par cette forme de mysticisme. Lorsque pendant des années, j'ai travaillé sur le double, et bien cela a toujours été une tentative de comprendre comment l'autre parvenait à combler ces failles et toute la part de mystère qui s'y réfère. Maintenant je progresse dans ma réparation et tout ce qui m'entoure prend une dimension nouvelle. Par exemple, quand je me promène, dans la nature, je ne vois plus des arbres, ni des plantes, dans leur signifiant mais bien l'essence même de leur signification en tant que chose vivante et cela je le ressent au plus profond de mes atomes ! La solitude et la méditation m'ont plongé au coeur même de mon vivant et dans  cette grotte froide, il a fallut que je fasse un feu, un feu de joie pour me réchauffer. Au fil des jours ce feu a irradié tellement fort, qu'il a crée une nouvelle clarté sur les choses qui m'entourent. Dans ma photographie, j'ai envie de dispenser cette force, par et pour l’amour de l'autre. Donc, pour paraphraser le poète Bernard Noël, qui dit qu'il est ridicule de créer une ligne de démarcation entre sa création intellectuelle et son monde intérieur, c'est en parlant de moi, que je parlerai le mieux de mon univers personnel.

Quelle est votre vision de la photographie contemporaine?

Très pessimiste, non sur les artistes, mais bien sur le système qui la dégurgite! J'ai été récemment invité à Sète, à passer le week-end chez une amie artiste et par hasard je suis tombé sur des magazines photo datant de 1978. il y avait un numéro spécial sur les RIP d'Arles et aujourd'hui en 2015, c'est toujours les mêmes noms qui sont en place qu'à l'époque. Depuis rien n'a changé. C'est le même qui s'accroche à la programmation, au choix de ce qui fera la photographie de demain. Il en va de la qualité des expositions comme de l'arlésienne, tout le monde en parle mais personne ne l'a jamais vu! Je dirai que la photographie contemporaine macère en eau trouble. Cela me fait penser au petit village du sud où j'ai une maison. Quand je vais chercher un papier à la mairie, je ne trouve que des employés dont l'âge avoisine les …80 ans. A coté de cela des centaines de jeunes sont au chômage et "crève la dalle". Pour que la photographie puisse être dynamique et devienne enfin contemporaine, il faudrait qu'il y ai une rotation des programmateurs, curateurs et autres faiseurs de tendances. A ce moment là, on verrait des choses nouvelles et surprenantes dans nos institutions et non plus des morts, que l'on ressuscite et que l'on nous fait passer pour des contemporains, ou bien les petits copains, qui viennent comme chaque année chercher leur petit chèque, et se faire mousser dans cette marmelade Arlésienne !

Pouvez vous nous raconter votre rencontre avec Bernard Noël?

Comme disent les critiques, Bernard Noël est bien le dernier grand poète vivant de la filière Louis Aragon. Je ne peux pas vous parler de notre rencontre physique mais celle qui a eu lieu à disante, car Mr Noël est très vieux et très malade.

C'est notre éditeur commun, Bernard Dumerchez, qui m'a annoncé, que le poème qu'il a écrit  pour mon leporello est le dernier de sa longue carrière. j'ai été très triste d'apprendre cela même si notre travail commun devient par là même une pièce rarissime ! Et  je voudrais pour clore vous citer ces quatre vers du poète : La vie ne ressemble guère à la vie, Sa vitalité la fait très changeante, La beauté elle aussi tantôt fait signe, tantôt va se cacher sous elle même…

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